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Full text of "Dialogues et fragments philosophiques"

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ÎDuqursne yntua^sityi 




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DIALOGUES 



PHILOSOPHIQUES 



CAL MANN LEVY, EDITEUR 



ŒUVRES COMPLÈTES D'ERNEST RENAN 



HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME 



Les Évangiles et la seconde génb- 

ration chrétienne. 
L'Églisk chrétienne. 
Marc-Aurèle et la fin do mondb 

antique. 



Vie de Jésus. 
I ES Apôtres. 
Saint Paul, avec cartes des voyages 

de saint Paul. 
L'Antéchrist. 

Index général pour les sept volumes de l'Histoire des Origines 
DU Christianisme, 
format IN-S" 
Le Livre de Job, traduit de l'hébreu avec une étude sur le plan, l'âge 

et le caractère du poème 

Le Cantique des cantiques, traduit de l'hébreu, avec une étude sur le 

plan, l'âge et le caractère du poème 

L'Écclésiaste, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et le 

caractère du livre 

Histoire générale des langues sémitiques 

Histoire du peuple d'Israël, tomes I, II, III 

Études d'histoire religieuse 

Nouvelles études d'histoire religieuse 

AvERROÈs et l'averro'isme, essai historique 

Essais de morale et de critique 

Mélanges d'histoire et de voyages 

Questions contemporaines 

La Réforme intellectuelle et morale 

De l'Origine du langage 

Dialogues philosophiques 

Drames philosophiques, édition complète 

Caliban, drame philosophique 

L'Eau de Jouvence, drame philosopliique 

Le Prêtre de Nemi, drame philosophique 

1/Abbesse de Jouarre, drame 

\iE DE Ji;sus, édition illustrée 

Souvenirs d'enfance et de jeunesse 

Discours et conférences 

l'avknir de la science 



vol. 



Mission de Phénicie. — Cet ouvrage coif prend un volume in-î" de 888 pa^-es 
de texte, et un volume in-folio, composé de 70 planches, un titre et une 
table des planches. 

FORMAT GRAND IN-18 

Conférences d'Angleterre 1vol. 

Etudes d'histoire religieuse 1 — 

Pages choisies 1 — 

Vie DE JÉsns, édition populaire 1 — 

Souvenirs d'knfancë et de jeunesse 1 — 



En coUaboralion avec M. VICTOR LE CLERC 
Histoire littéraire de la Franck au xiv* siîxlk. — Deux volume» 
grand in-8». 



EMILE COLIN — IMP. de LAG.NÏ 



DIALOGUES 



ET FRAGMENTS 



PHILOSOPHIQUES 



ERNEST RENAN 



MEMBRE DE LINSTITUT 



QUATRIEME EDITION 









PARIS 

CALMANN LÉVY, EDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRERES 

3, RUE AUBER, 3 

1895 

Droits de traduction et de reproduction léservés. 



2-A 



■5^ ^ ^ 



V 



-f- 



M. MARGELLIN BERTHELOT 



Plus d'une fois- en retrouvant dans ces pages 
certaines idées dont nous avons mille fois causé 
ensemble, je me suis demandé si elles étaient de 
vous ou de moi, tant îios pensées se sont depuis 
trente ans entrelacées, tant il m'est impossible, 
dans notre intime association intellectuelle, de dis- 
tinguer ce qui est mien de ce qui est vôtre. Cest 
comme si Von voulait partager les membres de l'en- 
fant entre le père et la mère. Tantôt C embryon de 
Vidée est de vous et le développement m'appar- 
tient ; tantôt le germe est venu de moi, et c'est 
vous qui Vavez fécondé. Tout ce que j'ai pu dire 
de bon sur l'ensemble de Vunivers, je veux qu'on 
le regarde comme vous appartenant. D'un autre 

a 



MR 1 1 1958 



II. A M. MARCELLIN BERTHELOT. 

côté, je réclame une part dans la formation de 
votre esprit philosophique; je n'en aurai pas de 
meilleure. 

Vous aviez dix-huit ans, fen avais vingt-deux, 
quand nous commençâmes à penser ensemble. Nous 
étions alors ce que nous sommes aujourd'hui. 
Notre sérieuse jeunesse, traversée d'espérances 
vite déçues, fut suivie d'un âge mûr plein de 
tristesses. Punis de fautes que nous n'avions pas 
commises, nous vîmes la France s'abîmer dans 
la bassesse, la sottise, l'ignorance. Trahie vrai- 
ment par ses aînés, notre génération a droit de se 
plaindre. Chaque génération doit à la suivante ce 
qu'elle a reçu de ses devancières, un ordre social 
établi. Après avoir amené le fatal écroulement 
de février, ceux qui nous devaient une libre pa- 
trie préparèrent malgré nous la funeste solution 
de décembre. Puis, quand nous fûmes résignés à 
suivre la France dans la voie où elle s'était enga- 
gée, tout croula de nouveau, et il fallut attendre 
cinq ans encore qu'il plût aux présomptueux poli- 
tiques qui nous avaient perdus de s'avouer impuis- 
sants. 



A M. MARGELLIN BEUinELOT. m 

Verrons-?ious enfin de meilleurs jours, et noire 
vieillesse sera-t-elle comme l' arrière-saison du 
poéïe hébreu, qui récolta dans la joie la moisson 
quil avait semée dans les larmes ? Vous l'espérez, 
et puissiez-voiis avoir raison ! Tant de fautes ont 
été commises qu'il en est beaucoup qu'on ne peut 
plus commettre. Si la France veut jouer une fois 
de plus sa belle partie de sympathie, de liberté, dt 
digjiité pour tous, le monde l'aimera encore. S.) 
défaite aura mieux valu que la plus éclatante vic- 
toire, si elle donne l'exemple d'une nation sage 
sa7is guides et intelligente sans maîtres. Que vo- 
lontiers j'effacerai alors toutes mes lugubres pro- 
phéties! Comme je serai heureux de me rétrac- 
ter!... En attendant, notre tâc/ie est bien simple : 
redoublons de travail. Je setis en moi quel/fue 
chose de jeune et d'ardent; je veux imaginer quel- 
que chose de nouveau. Il faut que M. Hugo et 
M""^ Sand prouvent que le génie ne connaît pas 
la vieillesse. Il faut que Taine, About, Flau- 
bert fassent dire que leurs meilleures œuvres 
jusqu'ici n'ont été que des essais. Il faut que 
Claude Bernard et Balbiani découvrent d'autres 



IV A M. MARCELLIN DKRTHELOT. 

sccrc's de la vie. Il faut que vous étonniez la 
science par quelque nouvelle synthèse, que vous 
attaquiez Vatome, que vous recherchiez s'il est aussi 
'ncorniptible qu'on le croit. Il faut que chacun se 
surpasse, pour qu'on dise de nous : « Ces Français 
sont bien encore les fils de leurs pères; il y a 
quatre-vingts ans, Condorcet, en pleine Terreur, 
attendant la mort dans sa cachette de la rue Ser- 
vandoni, écrirait son Esquisse des progrès de 
l'cspi'il humain. » 



PREFACE 



Les dialogues qui forment la partie la 
plus importante de ce volume ont été écrits 
à Versailles pendant le mois de mai 1871. 
J'avais quitté Paris à la fin d'avril, navré 
des aberrations dont on y était témoin et 
bien assuré qu'il n'était possible d'y rendre 
aucun service à la cause de la raison. Privé 
de mes livres et séparé de mes travaux, j'em- 
ployai ces loisirs forcés à faire un retour sur 
moi-même et à dresser une sorte d'état 
sommaire de mes croyances philosophiques. 
La forme du dialogue me parut bonne pour 



VI PRÉFACE. 

cela, parce qu'elle n'a rien de dogmatique et 
qu'elle permet de présenter successivement 
les diverses faces du problème, sans que l'on 
soit obligé de conclure. Moins que jamais 
je me sens l'audace de parler doctrinale- 
ment en pareille matière. Les trois mor- 
ceaux offerts ici au public ont pour objet de 
présenter des séries d'idées se développant 
selon un ordre logique, et non d'inculquer 
une opinion ou de prêcher un système dé- 
terminé. Les problèmes qui y sont traités 
sont de ceux auxquels on pense toujours, 
même en sachant bien qu'on ne les résoudra 
jamais. Exciter à réfléchir, parfois même 
provoquer par certaines exagérations le sens 
philosophique du lecteur, voilà l'unique but 
que je m'y suis proposé. La dignité de 
l'homme n'exige pas que l'on sache faire à 
ces questions une réponse arrêtée ; elle 
exige qu'on n'y soit pas indifférent. Sonder 



PRÉFACE. VII 

ïa profondeur de l'abîme n'est donné à per- 
sonne ; mais on fait preuve d'un espi'it bien 
superficiel, si l'on ne cède à ]a tentation d'y 
plonger parfois le regard. 

Je connais trop les malentendus auxquels 
on s'expose en traitant les sujets philoso- 
phiques et religieux pour espérer que ces 
observations soient bien comprises. Je me 
résigne d'avance à ce que l'on m'attribue 
directement toutes les opinions professées 
par mes interlocuteurs, même quand elles 
sont contradictoires. Je n'écris que pour 
des lecteurs intelligents et éclairés. Ceux- 
là admettront parfaitement que je n'aie 
nulle solidarité avec mes personnages et 
que je ne doive porter la responsabilité 
d'aucune des opinions qu'ils expriment. 
Chacun de ces personnages représente, aux 
degrés divers de la certitude, de la proba- 
bilité, du rêve, les côtés successifs d'une 



vni PUÈFACE, 

pensée libre ; aucun d'eux n'est un pseudo- 
nyme que j'aurais choisi, selon une pra- 
tique familière aux auteurs de dialogues, 
pour exposer mon propre sentiment. 

A plus forte raison, dois-je prolester coniro 
l'interprétation qui voudrait voir sous ces 
noms fictifs des philosophes ou des savants 
de nos jours. Les vrais interlocuteurs de 
ces dialogues sont des abstractions ; ils re- 
présentent des situations intellectuelles exis- 
tantes ou possibles, et non des personnes 
réelles. Ce ne sont pas ici des conversa- 
tions comme les anciens se plaisaient à en 
supposer entre des hommes célèbres vivants 
ou morts ; ce sont les pacificjues dialogues 
auxquels ont coutume de se livrer entre 
eux les différents lobes de num cerveau, 
quand je les laisse divaguer en toute liberté. 
Le temps des systèmes absolus est passé. 
Cela veut-il dire que riiomme va icuoncer 



à chercher une conséquence logique dans la 
chaîne des faits de l'univers? Non ; mais au- 
trefois chacun avait un système ; il en 
vivait, il en mourait ; maintenant nous tra- 
versons successivement tous les systèmes, 
ou, ce qui est hien mieux encore, nous les 
comprenons tous à la fois. 

En relisant, au bout de cinq ans, ces im- 
pressions d'une sombre époque, je les trou- 
vai tristes et dures, et j'hésitai d'abord à les 
publier. L'horrible règne de la violence que 
nous traversions m'avait donné le cauche- 
mar. Pour adorer Dieu alors, il fallait re- 
garder très-loin ou très-haut ; « le bon Dieu» 
était le vaincu du jour. On l'avait tant de 
fois invoqué eu vain!... et en sa place on 
n'avait trouvé qu'un Sebaoth inflexible, uni- 
quement touché de la délicatesse morale 
dos uhlans et de l'excellence incontestable 
dos obus prussiens ! J'avais perdu de vue le 



X PRr^.FACE. 

dieu beaucoup plus doux que je rencontrai 
il y a quinze ans sur mou chemin en Gali- 
lée, et avec qui j'eus en route de si chers 
entretiens \ Une femme très-distinguée, à 
qui je prêtai le manuscrit, me dit : « N'im- 
primez pas ces pages; elles donnent froid 
au cœur. » 

La situation politique où les événement^ 
ont mis la France augmentait mes appré- 
hensions. Pour penser librement, il faut 
être sûr que ce qu'on publie ne tirera pas 
à conséquence. Dans nn l^tat gouverné par 
nn souverain, maître de sa force armée, on 
a plus d'assurance ; car on sait que la so- 
ciété est gardée contre ses propres erreurs. 
On devient timide, quand la société ne re- 
pose que sur elle-même, et qu'on craint, en 



4. Nonne cor noslram an/ena eral in nobis, dam loque- 
relur in via? 



PRÉFACE. XI 

respirant trop fort, d'ébranler le frêle édi- 
fice sous lequel on est abrité. Une sociélo 
n'ayant son principe de défense qu'en elle- 
même a plus de précautions à prendre 
qu'une société cuirassée, si l'on peut ainsi 
dire, par le dehors. Voilà pourquoi les répu- 
bliques, bien que souvent plus libérales que 
les monarchies envers la liberté de penser, 
nuisent indirectement à celle-ci, par suite 
des précautions que le philosophe s'im- 
pose pour éviter que la masse des esprits 
étroits ne prenne le change sur ses inten- 
tions. 

Tout bien pesé, cependant, après avoir 
pris l'avis de personnes sages et supprimé 
quelques développements trop singuliers, 
je me suis résolu à soumettre aux lecteurs 
attentifs ces pages écrites à leur intention. 
Pour les esprits peu exercés, de pareilles 
rêveries seront sans venin ; elles leur parai- 



xii PRÉFACE. 

troiit dénuées de sens. Quant aux personnes 
versées dans les recherches philosophiques, 
elles verront bien vite que mon but unique a 
élé d'éveiller la réflexion sur des problèmes 
qu'on ne peut passer sous silence sans injure 
envers la vérité. Le désir que j'ai en écri- 
vant d'être clair et de donner de la saillie à 
ma pensée me fail quelquefois recourir à un 
procédé analogue à celui que Jean -Paul 
Hichter emploie dans ce morceau célèbre, où, 
pour inspirer l'horreur de l'athéisme, il le 
fait prêcher par le Christ. Le moyen le plus 
énergique de relever l'importance d'une 
idée, c'est de la supprimer et de montrer 
ce que le monde devient sans elle. J'espère 
appliquer un jour en grand ce mode d'ex- 
position philosophique dans un livre que 
j'intitulerai Hypothèses, et où j'esquisserai 
soj)t on huit systèmes du monde, dans cha- 
cun desquels il manquera un élénu'ut ca- 



PIIÉFAGE. XIII 

pital. Par là, le rôle de cet élément sera 
mis dans un relief extraordinaire, qni de- 
viendra sensible même aux vues les plus 
basses. 

La grande majorité des hommes, à l'égard 
de ces problèmes, se divise en deux catégo- 
ries, à égale dislance desquelles il nous 
semble qu'est la vérité. « Ce que vous cher- 
chez est tronvé depuis longtemps », disent 
les orthodoxes de toutes les nuances. — 
« Ce que vous cherchez n'est pas trouvable », 
disent les positivistes pratiques (les seuls 
dangereux), les politiques railleurs, les 
athées. Certes, on ne connaîtra jamais la for- 
mule de l'infini vivant; mais on ne réussira 
pas davantage à persuader à l'homme qu'il 
soit vain de désirer connaître l'ensemble 
dont il fait partie et qui l'entraîne mal- 
gré lui. Enfantines sont ces admirables 
images par lesquelles Raphaël, dans les 



XIV PRÉFACE. 

travées des Loges, Michel-Ange, sur les 
voûtes de la Sixtine, voulurent exprimer les 
origines de l'univers ; et pourtant qui ne 
se réjouit qu'elles existent? La [>liilosophie 
est, selon les jours et les heures, une chose 
frivole, puérile, absurde, ou la seule chose 
sérieuse. Il est dangereux de s'y enseve- 
lir; car on s'use à poursuivre ce qui vous 
échappe toujours. 11 ne faut pas s'en sevrer; 
car on avoue par là sa médiocrité de senti- 
ments et le peu de générosité des esprits 
qu'on porte en soi. L'univers a un but idéal 
et sert à une fin divine ; il n'est pas seule- 
ment une vaine agitation, dont la balance 
finale est zéro. Le but du monde est que la 
raison règne. L'organisation de la raison 
est le devoir de l'humanité. Vous aurez beau 
la presser d'abdiquer ces hautes visées. Au 
sortir des prédications d'un étroit bon sens 
matérialiste, elle profitera de sa première 



PRÉFACE. x\ 

heure de liberté pour faire quelque folie el 
prouver ainsi que la basse jouissance ne lui 
suffit pas. 

Voilà pourquoi toute réflexion qui trans- 
porte l'homme hors du cercle étroit de son 
égoïsme est salutaire et bonne pour l'âme, 
quel que soit le tour que prennent ces ré- 
flexions. Le blasphème des grands esprits 
est plus agréable à Dieu que la prière inté- 
ressée de l'homme vulgaire ; car, bien que le 
blasphème réponde à une vue incomplète 
des choses, il renferme une part de protes- 
tation juste, tandis que l'égoïsme ne contient 
aucune parcelle de vérité. Une observation 
d'ailleurs est importaute, et je dois y insis- 
ter. Ces spéculations n'ont aucune applica- 
tion pratique, ou, en tout cas, supposent, 
comme le « doute méthodique » de Des- 
cartes, des lois préalables qu'on s'est faites 
et dont le meilleur garant est un bon 



XVI PRÉFACE. 

naturel. Douceuv, bienveillance pour tous, 
respect de tous, amour du peuple, goût du 
peuple, bonté universelle, amabilité envers 
tous les êtres, voilà la loi sûre et qui ne 
trompe pas. — Comment concilier de tels 
sentiments avec la hiérarchie de fer de la 
nature et la croyance en la souveraineté 
absolue de la raison? — Je n'en sais rien; 
mais peu m'importe. La bonté ne dépend 
d'aucune théorie. On peut aimer le peuple 
avec une philosophie aristocrate, et ne pas 
l'aimer en affichant des principes démocra- 
tiques. Au fond, ce n'est pas la grande pré- 
occupation de l'égalité qui crée la douceur 
et l'affabilité des mœurs. L'égalité jalouse 
produit, au contraire, quelque chose de 
rogue et de dur. I>a meilleure base de la 
bonté, c'est l'admission d'un ordre provi- 
dentiel, (n\ tout a sa place et son rang, son 
utilité, sa nécessité même. Les hommes ne 



Plll-FACE. xvn 

sont pas égaux, les races ne sont pas égales. 
Le nègre, par exemple, est fait pour servir 
aux grandes choses voulues et conçues par 
le blanc. 11 ne suit pas de là que cet abo- 
minable esclavage américain fût légitime. 
Non -seulement tout homme a des droits, 
mais tout être a des droits. Les dernières 
races humaines sont bien supérieures aux 
animaux; or nous avons des devoirs même 
envers ceux-ci. Ce n'est pas assez de ne 
pas faire de mal aux êtres; il faut leur faire 
du bien, il faut les gâter,, il faut les con- 
soler des rudesses obligées de la nature. 
Bien assis sur ces principes, livrons-nous 
doucement à tous nos mauvais rêves. Impri- 
mons-les même, puisque celui qui s'est livré 
au public lui doit tous les côtés de sa pen- 
sée. Si quelqu'un pouvait en être attristé, il 
faudrait lui dire commue le bon curé qui fit 
trop pleurer ses paroissiens en leur prochant 

b 



XVIII PRÉFACE. 

la Passion : « Mes enfants, ne pleurez pas 
tant que cela : il y a bien longtemps que 
c'est arrivé, et puis ce n'est peut-être pas 
bien vrai*. » 

La bonne humeur est ainsi le correctif de 
toute philosophie. Je ne connais pas de phi- 
losophie gaie; mais la nature est éternelle- 
ment jeune et nous sourit toujours. 11 n'y 
a pas d'impasse pour elle. Elle sort des 
situations les plus désespérées. Au pre- 
mier coup d'œil, l'humanité de nos jours 
semble acculée à une position sans issue. 
Les vieilles croyances au moyen desquelles 
on aidait l'homme à pratiquer la vertu sont 
ébranlées, et elles n'ont pas été remplacées. 



1, Je publierai plus tard un essai, intitulé l'Avenir de 
la science, que je composai en I8Z18 et 18Zi9, bien plus 
consolant que celui-ci, et qui plaira davantage aux per- 
sonnes attachées à la religion démocratique. La réaction 
de 1850-51 eî le coup d'État m'inspirèrent un pessimisme 
dont je ne suis pas encore guéri 



PRÉFACE. XIX 

Pour nous autres, esprits cultivés, les 
équivalents de ces croyances que fournit 
l'idéalisme suffisent tout à fait; car nous 
agissons sous l'empire d'anciennes habi- 
tudes; nous sommes comme ces animaux à 
qui les physiologistes enlèvent le cerveau, 
et qui n'en continuent pas moins certaines 
fonctions de la vie par l'effet du pli con- 
tracté. Mais ces mouvements instinctifs s'af- 
faibliront avec le temps. Faire le bien pour 
que Dieu, s'il existe, soit content de nous, 
paraîtra à plusieurs une formule un peu 
vide. Nous vivons de l'ombre d'une ombre. 

De quoi vivra-t-oii après nous? Une 

seule chose est sûre, c'est que l'humanité 
tirera de son sein tout ce qui est néces- 
saire en fait d'illusions pour qu'elle rem- 
plisse ses devoirs et accomplisse sa destinée. 
Elle n'y a pas failli jusqu'ici ; elle n'y 
faillira pas dans l'avenir. 



XX PRÉFACE. 

Je crains parfois qu'on ne me reproche 
d'avoir semblé me livrer aux jeux d'un loisir 
coupable en poursuivant d'inofl'ensives chi- 
mères au moment où ma patrie traversait les 
plus graves crises qu'elle ait jamais connues. 
Je répondrai ce que j'ai déjà plus d'une fois 
répondu. J'ai toujours été à la disposition de 
mon pays. En 1869, invité par un groupe 
considérable d'électeurs à me présenter à la 
députation, je fis. afin de répondre à ce 
vœu, des sacrifices pour moi très-considé- 
rables. La seule chose è laquelle je ne me 
jdiai pas fut de dire un mot de plus ou de 
moins que ce que j'estimais bon à dire. 
Depuis, j'ai toujours répété que j'étais aux 
ordres de mes concitoyens pour les man- 
dats qu'ils voudraient me confier. Toute 
sollicitation, eu pareil cas, me paraît dépla- 
cée. Les mandats politiques, dans les temps 
difficiles où nous sommes, ne doivent être 



PRÉFACE. ixi 

ni recherchés ni refusés. Aveugles et im- 
prudents sont ceux qui les recherchent; 
égoïstes sont ceux qui les refusent, et qui, 
par amour d'une existence tranquille, se 
mettent à l'abri des dangers inséparables 
de la vie publique. Je proteste que, si le 
pays m'avait imposé des devoirs, je les au- 
rais remplis avec courage, et que j'y eusse 
dépensé tout ce que j'ai d'application et de 
capacité de travail. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 



PREMIER DIALOGUE. 
CERTITUDES. 



PIIILALÈTHE, EUTHYPHRON, 
EUDOXE. 



Dans les premiers jours du mois de mai 1871, 
Riilhyphron, Eudoxe et PhilalèHie, tous trois philo- 
sophes de celte école qui a pour principes fonda- 
mentaux le culte de l'idéal, la négation du sur- 
naturel, la recherche expérimentale de la réalité, 
avaient quitté Paris. Ils se promenaient, accablés 
des malheurs de leur patrie, dans une des parties 
les plus reculées du parc de Versailles. Eudoxe 
poi-tait sur lui un exemplaire des Entretiens sur la 



2 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

métaphysique de Malebranche. Ils s'assirent, et 
Eudoxe se mit à lire le treizième entretien : 

« Ali ! Théodore, que l'idée que vous m'avez donnée 
de la Piovidence me paraît belle tt noble; mais, de plus, 
qu'elle est féconde et lumineuse, qu'elle est propre à 
faire taire les libertins et les impies! Jamais principe 
n\'ut plus de suites avantageuses à la religion et à la 
morale. Qu'il répand de lumières, qu'il dissipe de diffi- 
culiés, cet admirable principe! Tous ces effets qui se 
contredisent dans l'ordre de la nature et dans celui de 
la grâce ne marquent nulle contradiction dans la cause 
qui les produit; ce sont, au contraire, autant de preuves 
évidentes de l'uniformité de sa conduite. Tous ces maux 
qui nous affligent, tous ces désordres qui nous choquent, 
tout cela s'accorde aisément avec la sagess'% la bonté, 
la justice de celui qui règle tout... Il faut que l'ouvrage 
de Dieu s'exécute par des voies qui portent le caractère 
de ses attributs. J'admire présentement le cours majes- 
tueux de la providence générale. » 

Théodore. — « Je vois bien, Ariste, que vous avez 
suivi de près et avec plaisir le principe que je vous ai 
exposé ces jours-ci, car vous en paraissez encore tout 
ému. Mais l'avez-vous bien saisi? vous en êtes-vous bien 
rendu le maître? C'est de quoi je doute encore, car il est 
bien difficile que, depuis si peu de temps, vous l'ayez 



CERTITUDES. 3 

asez médité pour vous en mettre en pleine possession. 
Faites-nous part, je vous prie, de quelques-unes de vos 
réflexions, afin de me délivrer de mon doute et que je sois 
en repos; car plus les principes sont utiles, plus ils sont 
féconds, plus est-il dangereux de ne les prendre pas 
tout à fait bien. » 

Ariste. — « Je le crois ainsi, Théodore; mais ce que 
vous nous avez dit est si clair, votre manière d'expli- 
quer la Providence s'accorde si parfaitement avec l'idée 
de l'être infiniment parfait et avec tout ce que nous 
voyons arriver, que je sais bien qu'elle est véritable... » 

EUDOXE. 

Comme il manque par moments peu de chose à 
celle philosophie pom^ que nous puissions l'adop- 
ter! Ce grand principe de JMalebranclie : u Dieu 
n'agit pas par des volontés parliculières », est 
bien le résumé de notre théodicée. 

PIIILALÈTUE. 

Assurément. La science que Malebranche eut de 
ruiiivers était incomplète, comparée à celle que 



4 DIALOGUES PHILOSOPH IQURS. 

nous pouvons avoir, mais il en tira les consé- 
quences avec sagacité. 

EUTHYPHRON. 

Sans parler d'une foule de contradictions dont 
nous nous garderons de lui faire un reproche, vu 
les difficultés que lui créaient l'intolérance de son 
siècle et sa qualité de religieux, je ne peux cepen- 
dant admettre sans protestation des vues aussi 
hasardées sur l'ensemble de l'univers. Ce que 
chacun sait est le résultat des expériences qu'il a 
faites de la réalité, ainsi que des expériences qui 
ont été faites avant lui et hors de lui, mais qui lui 
sont arrivées par l'audition ou la lecture. L'in- 
duction et la généralisation appliquées à ces faits 
amènent à des idées plus ou moins justes sur des 
portions de l'univers. Je dis à des idées plus ou 
moins justes, car, pour affirmer dans une formai 
absolue quelque chose au sujet d'une portion de 
l'univers, il faudrait connaître l'infinité des faits 
qui constituent cette portion de l'iuiivcrs; or cel;i 



CERTITUDES. 5 

csl impossible à l'esprit humain. Notre connais- 
sance à cet égard peut être comparée à un plan 
lopographi(|uc plus ou moins bien fait. Le meilleur 
plan est loin d'être adéquat au pays lui-même; il 
en donne cependant une idée, et même le plan le 
plus médiocre n'est pas inutile. 

Notre connaissance va perdant de sa certitude à 
mesure que nous embrassons des segments plus 
vastes de la réalité. Que dire quand nous avons la 
prétention d'embrasser l'ensemble du monde? 
Notre situation alors me rappelle l'impi-ession que 
j'éprouvai une nuit dans la Békaa. 11 faisait trcs- 
sombre ; un falot éclairait le sable et les pierres 
jusqu'à une distance de quelques pas; au delà de 
ce petit cei'cle do lumière était l'immensité téné- 
breuse. Vouloir conjecturer si, à un kilomètre de là 
il y avait une plaine, des montagnes, des rivières, 
des rochers, eût été chimérique. Ainsi ferions- 
nous si, du point où nous sommes placés dans 
l'univers, nous voulions juger de l'ensemble. 



6 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

PIIILALÈTHE. 

Force nous est bien, cependant, d'essayer de 
construire d'après ce que nous voyons la théorie 
de ce que nous ne voyons pas, sous peine de res- 
sembler à l'animal qui, courbé vers la terre, ne 
s'occupe que de l'objet le plus prochain de ses 
sens et de ses appélits. 

ELTHYPnilON. 

Soit, mais n'oubliez pas que de (elles vues ne 
dépassent pas ce que les anciens appelaient;;/ac«7a 
philosophorum. Ta âp£ijz.oa£va. Un doute supé- 
rieur plane sur toutes ces spéculations. Le doute 
tient à une question insoluble. Notre constitution 
psychologique, qui est l'œil par lequel nous voyons 
la réalité, n'est-elle pas elle-même trompeuse? 
Ne sommes-nous pas les jouets d'une erreur inévi- 
table? Impossible de répondre à une pareille in- 
terrogation sans tomber dans un cercle vicieux. 



CERTITUDES. 



PHILALETHl^. 



Je me suis habitué à ne plus m'arrêter à ce 
doute, qui a jeté tant de philosophes dans une 
voie sans issue. Comme l'instrument de la raison, 
manié scientifiquement et appliqué à la façon d'un 
étalon inflexible de la réalité, n'a jamais conduit 
à une erreur, il faut en conclure qu'il est bon et 
qu'on peut s'y fier. Une balance se vérifie par elle- 
même, quand, en variant les pesées, elle donne 
des résultats constants. 

EUDOXE, 

Ajoutons que l'humanité n'est pas chose aussi 
une que le pensaient Descartes et même Kant. 
Nous connaissons plusieurs humanités, et notam- 
ment deux principales, celle qui s'est développée 
dans l'Asie occidentale et en Europe, celle qui s'est 
développée dans l'Asie orientale, je veux dire la 
Chine. Or ces diverses humanités, quoique très- 
inégales en amplitude, sont construites à peu près 



8 DIAI.OGUKS PHILOSOIMIIQUES. 

sur le mémo plan psychologique, cl on peut dire 
sans crainte d'erreur que les auUes liumanités se- 
mées dans l'espace ne dilTèrent pas essentiellement 
de la nôti'e quant aux notions fondamentales de la 
raison et de la morale; peut-être même ditfèrent- 
elles moins de nous que n'en dilTèrent un Anna- 
mite ou un Chinois. 

IMllLALlVriIE. 

Les temps sont tristes. Vingt l'ois par jour nous 
nous demandons s'il vaut ia peine de vivre pour 
assister à la ruine de tout ce que nous avons aimé. 
Heureux celui qui croit à une cité de Dieu éter- 
nelle, et peut, comme saint Auguslin, pendant le 
siège d'Hippone, mourir consolé ! Voulez-vous que 
nous confrontions nos idées générales sur Dieu et 
sur l'univers? J'estime que ce sont là des sujets 
sur lesquels il faut revenir tous les dix ans, pour 
se dresser à soi-même une sorte de bilan des 
quantités dont on a vaiié depuis la dernière liqui- 
dation. 



CERTITIDFS. 9 

RUDOXE ET KlTIIYl'liriON. 

Trùs-volontiers. 

PIIILAI, ÈTUH. 

J'ai coutume pour ma part de classer mes idées 
sur ce sujet en trois catégories. La première, 
malheureusement foit limitée, est celle des certi- 
tudes; la seconde est celle des probabilités; la 
troisième est celle des rêves. Nous nous abstien- 
drons de mentionner ces derniers, si vous le vou- 
lez, Eulliyphron, bien que probablement ce soit 
là pour chacun de nous la partie la plus chère. 

ELTIIYIMIRON. 

Le rêve est bon et utile, pourvu qu'on le tienne 
pour ce qu'il est. Souvenez-vous du grand prin- 
cipe de Hegel : « Il faut comprendre l'inintelligible 
comme tel. » 

liODOXE. 

Que Philalèthe commence à nous exposer, 



10 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

parmi les notions que nous possédons sur l'en- 
semble de l'univers, celles qu'il legarde comme 
certaines. 

PIIILALÈTIIE. 

Deux choses me paraissent tout à fait certaines, 
quand je réfléchis sur l'ensemble de l'univers, 
tellement certaines même, que, si je ne réussis pas 
à les faire paraître évidentes h toutes les per- 
sonnes initiées à 1 esprit scientifique, cela viendra 
sûrement de ce que je les exposerai mal. La pre- 
mière, c'est que, en analysant ce qui se passe 
dans les parties de l'univers ouvertes à nos inves- 
tigations, nous ne saisissons aucune trace de l'ac- 
tion d'êtres déterminés, supérieurs à l'homme et 
procédant, comme dit Malebranche, par des 
volontés particulières. 

EUDOXE. 

Expliquez-nous bien ce (uie vous entendez par 
ces paroles. 



CERTITUDES. H 



PniLALETIIE. 



La planète que nous habitons offre un aspect 
totalement différent de celui qu'elle présenterait si 
l'homme n'existait pas. L'homme, en d'autres 
termes, agit dans le fieri de notre planète à la 
manière d'une cause. Hors de notre planète, l'ac- 
tion de l'homme peut être considérée comme nulle, 
puisque notre planète n'agit guère dans l'en- 
semble de l'univers que par la gravitation; or 
l'homme n'a pas changé et ne saurait changer la 
gravitation de sa planète. Cependant, la moindre 
action moléculaire retentissant dans le tout, et 
l'homme étant cause au moins occasionnelle d'une 
foule d'actions moléculaires, on peut dire que 
l'homme agit dans le tout d'une quantité qui équi- 
vaut à la petite différentielle qu'il y a entre ce 
qu'est le monde avec la Terre habitée et ce que 
serait le monde avec la Terre inhabitée. On peut 
même dire que l'animal agit lui-même dans l'uni- 
vers à la façon d'une cause ; car une planète peu- 



n DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

plée seulement d'animaux veiTait se produire à sa 
surface des phénomènes naissant de la spontanéité 
do l'animal et diiïérents des purs phénomènes mé- 
caniques, où ne se décèle aucun choix. 

Il suit de là que, s'il y avait des êtres agissant 
dans l'univers comme l'homme agit à la surface 
de sa planète, ou d'une façon plus efficace encore, 
on s'en apercevrait. Supposons un être raisonna- 
ble d'un autre monde transporté sur notre globe; 
bien avant qu'il eût l'cncontré des hommes, il pro- 
noncerait que cette planète est habitée par des 
êtres raisonnai)les et libres comme lui, combinant 
des moyens en vue d'une fin. La vue d'une route, 
d'un mur, d'une allée d'arbres lui suffirait pour 
prononcer cela, de même que cet ancien aboidanl 
dans une île, et trouvant sur le sable des figures 
de géométrie, conclut sur-le-champ : « Il y a ici 
des honnnes. » Or le spectacle de l'univers ne 
nous autorise à rien conclure de semblable. Tout 
y est plein d'ordre et d'harmonie; mais, dans le 
détail des événements, rien n'est particulièrement 



CnRTITUDRS. ,3 

intentionnel; tout se passe par des lois générales, 
auxquelles on n'a jamais constaté une seule déro- 
gation en vue de fins spéciales. 

Un des cas où il serait le plus naturel que de 
telles dérogations se produisissent, ce sei'ait pour 
favoriser un homme vertueux ou une cause juste. 
Or cela n'est jamais arrivé. La nature est d'une 
insensibilité absolue, d'une immoralité transcen- 
dante, si j'ose le dire. L'immoralité de l'histoire et 
l'iniquité inhérente aux sociétés humaines ne sont 
pas moindres. La société, quoi qu'on fasse, sera 
toujours dans l'impossibilité d'être juste. Je sais 
que l'immense majorité des hommes croit qu'il 
y a des dieux protecteurs de l'innocence, ven- 
geurs du crime, susceptibles de se laisser atten- 
drir. Mais c'est que, n'étant pas initiés à l'esprit 
scientifique, ils n'ont pas la force d'analyse et 
d'observation nécessaire pour voir qu'il ne se 
produit pas, dans le train des choses, d'interven- 
tions voulues d'êtres supérieurs. Ces interven- 
tions se constateraient. Or on n'a pas constaté une 



U DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

seule fois la trace de l'action d'une main intelli- 
gente venant s'insérer momentanément dans la 
trame serrée des faits du monde. Le champ de 
l'observation est si vaste, que, si de telles inter- 
ventions avaient lieu, on les remarquerait. 

EUDOXE. 

Vous niez toute efficacité de la prière? 

PniLALÈTHE. 

Je ne nie pas la prière comme hymne mystique. 
Tout acte d'admiration, de joie, d'amour est une 
prière en ce sens. I\Iais la prière intéressée, la 
prière par laquelle l'être fini cherche à substituer 
sa volonté à celle de l'être infini, je la rejette, et 
je la tiens même pour une sorte d'injure faite, 
innocemment sans doute, à la Divinité,,. 

Tenui popano corruplus Osiris. 

On tente de corrompre le dieu par de petits ca- 
deaux. Dans les âges primitifs, quand un héros 



CHRTITUDES. 45 

était dévoré par un cancer, on le croyait mangé par 
un dieu ; on offrait au dieu de la viande fraîche, 
on supposait qu'il l'aimerait mieux que la chair 
du malade et qu'il lâcherait celui-ci. L'homme 
non scientifique admet qu'il y a des êtres agis- 
sant directement dans les choses du monde, 
et il s'imagine qu'en s'adressant à ces êtres, il 
obtiendra d'eux une action conforme à ses dé- 
sirs. Mais jamais on n'a constaté qu'une telle 
prière ait été suivie d'effet. Les philosophes grecs 
virent cela dans la perfection. L'un d'eux, Diago- 
rasde Mélos, à qui l'on montrait les offrandes des 
marins dans un temple de Posidon : '( On compte 
les sauvés, dit-il , on ne compte pas les noyés, 
qui, cependant, avaient fait des vœux comme 
les autres ! » 

Que cela est bien dit! En pareille matière, on 
a coutume de ne tenir compte que des cas favo- 
rables; on passe l'éponge sur les cas qui ne 
répondent pas aux illusions qu'on cherche à se 
faire. C'est l'explication de tous les miracles; or 



16 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

la prière est en réalité une demande de miracle, 
puisque celui qui prie sollicite la Divinité de chan- 
ger à son profit le cours que la nature suivrait 
sans cela. Le malade qui demande de guérir 
quand, selon l'ordre naturel, il devrait mourir, 
demande un miracle; il demande que, dans le cas 
où sa maladie serait mortelle, elle ne soit pas 
mortelle. Les paysans qui font des processions 
pour avoir la pluie ou la faire cesser demandent 
un miracle; ils demandent que la pluie tombe à 
un moment où naturellement elle ne devrait pas 
tomber, ce qui exigerait un total bouleversement 
intentionnel de l'atmosphère. Telle grande pluie 
du mois de juin lient aux phénomènes (jui se sont 
passés dans les banquises du pôle Nord au mois 
de mai. Il faudrait donc que l'Eternel, connais- 
sant un mois d'avance les prières (ju'on lui adres- 
sera, eût porté son attention sur les agissemenis 
des banquises, les eût troublées dans leur for- 
mation, ou bien qu'il empêchât les glaces du 
pôle, on s'avanrant ver> lo sud, d'avoir lenis 



CI'RTITUDES. 17 

eiïels ordinaires de refroidissement et de conden- 
sation de vapeurs. Qu'est-ce cela, si ce n'est un 
miracle? 

Pour que la croyance répandue à cet égaixl fùl 
fondée, il faudrait qu'on pût constater des cas où 
vraiment la piière a été efficace, c'est-à-dire où 
la prière a fait que les choses aient suivi un cours 
différent de celui qu'elles auraient suivi sans cela. 
Or une telle constatation n'a jamais été faite et 
ne sera jamais faite. On prie depuis le commen- 
cement du monde, et on n'a jamais eu la preuve 
qu'une prière, un vœu, aient été suivis d'effet. 
Piès de trois mille inscriptions puniques, toutes 
semblables entre elles, sont récemment sorties de 
terre; par chacune d'elles, mi dévot carthaginois 
nous atteste que Tanith et Baal-Hammon ont 
exaucé sa piièi'e, en foi de quoi il a dressé ce 
petit cippe. Voilà qui est bien; mais Tanith et 
Baal-Hammon sont des faux dieux; personne 
n'admet pins qu'ils aient pu accorder des grâces. 
Les trois mille cippes de Garthage attestent une 



^n DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

erreur. Des empilements d'ex-voto ne sauraient 
donc être considérés comme la preuve qu'un vœu 
ait jamais été exaucé. Quand même la masse d'une 
population croirait avoir expérimenté l'efficacité 
de la prière, cela ne prouverait rien. Les Cartha- 
ginois prétendaient avoir expérimenté la même 
efïicacité et se trompaient, puisque leurs dieux 
(tout le monde l'avouera aujourd'hui) étaient 
impuissants. 

La statistique pourtant serait facile. En temps 
de sécheresse, vingt ou trente paroisses d'une 
même région font des processions pour obtenir la 
pluie; vingt ou trente n'en font pas. Au moyen 
de registres bien tenus et en opérant sur un 
grand nombre de cas, il serait facile de voir si 
les processions ont eu de l'elTet, si les paroisses 
qui en ont fait ont été plus favorisées que les 
autres, et si la quantité de pluie dont elles ont été 
lavorisées est proportionnelle à leur ferveur. 

On pourrait renouveler l'expérience de mille 
manières. On composerait, par exemple, deux 



CERTITUDES. 49 

salles d'enfants atteints de la nièaie maladie, en 
prenant des précautions pour qu'il n'y ait pas 
de fraude dans la repartition. Aux uns on laisse- 
rait les personnes religieuses mettre des mé- 
dailles censées miraculeuses, aux autres on ne 
mettrait rien, et on verrait si cela produii'ait une 
dilTérence appréciable. Mais on ne l'a jamais 
fait, et tous les gens sensés m'accorderont, j'ima- 
gine, cj[ue, si on le faisait, le résultat est écrit 
d'avance. 

La même absence d'intervention surnaturelle se 
remarque dans les événements de l'histoire. Les 
nations les plus pieuses et les plus orthodoxes sont 
souvent battues par les nations moins pieuses et 
moins orthodoxes, sans qu'on ait jamais pu con- 
stater qu'une providence supérieure ait favorisé 
d'autre parti que le plus courageux ou le plus 
fort. Le prétendu dieu des armées est toujours 
pour la nation qui a la meilleure artillerie, les 
meilleurs généraux. La nature montre dans son 
gouvernement une absolue indifférence au bien et 



20 DIAI.OGUIÏS PHILOSOPIIIQUIÎS. 

au mal. Le soleil se lève également sur les bons 
et sur les méchants. 

Il n'y a donc pas un fait qui porte à croire qu'il 
y ait en dehors de l'humanité des êtres finis sus- 
ccplibles d'agir sur noire planète. Ceci ne veut 
nullement dire qu'il n'existe pas en dehors de l'hu- 
manité d'autres êtres intelligents et actifs; mais 
ceci veut dire que de tels êtres n'étendent pas 
leur action jusqu'à notre plan(Me ni jusqu'aux 
mouvements des astres. Car, si une telle action 
particulière existait, on la reconnaîtrait. Suppo- 
sons des fourmis établissant leur république en un 
endroit fort solitaire, et oi^i l'homme ne passerait 
que deux ou trois fois par siècle. Supposons ces 
fourmis capables d'arriver à la science de la 
nature et à la découverte de quelques-unes de ses 
lois, mais non de parvenir à se rendre compte de 
l'être énorme qui les écraserait. Leur philosophie 
naturelle ressemblerait à la nôtre, mais elles 
devraient admettre que les lois subissent à cer- 
tains moments, tous les quarante ou cinquante 



CERTITUDES. 24 

ans, un étrange bouleversement, qu'alors un être 
inconnu, gigantesque, une force intermittente, 
sans explication, passe, renverse tout. Si les four- 
mis étaient philosophes, elles ne confondraient 
nullement le passage d'un tel être avec une tem- 
pête, une trombe, phénomènes tout à fait méca- 
niques et où ne perce aucune intention. L'homme, 
conçu plus ou moins vaguement, serait bien pour 
dles ce que le dieu était pour l'antiquité, un être 
plus puissant que l'humanité, intervenant par mo- 
ments dans les affaires de la terre et de l'huma- 
nité. Eh bien, on n'a jamais constaté qu'un tel 
être existe au-dessus de l'homme; jamais phéno- 
mène comme celui dont les fourmis seraient témoins 
dans l'hypothèse que j'exposais tout à l'heure ne 
se passe par -dessus la tête de l'humanité. Les 
éruptions volcaniques, les tremblements de terre, 
les épidémies étaient tenus autrefois pour des faits 
de cet ordre, pour des signes de la colère de 
Dieu. A l'heure qu'il est, aucune personne in- 
struite ne l'admet. Ces événements sont tenus 



22 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

pour naturels, et, parmi les causes des éruptions 
du Jorullo ou de l'Hékla, aucune académie 
des sciences ne consentira à compter , pour 
une fraction si minime qu'elle soit, les péchés des 
Mexicains ou des Islandais. Il y a des pays bien 
moins moraux que l'Islande, et qui ne tremblent 
jamais. 

EUDOXE. 

Est-ce là toute votre théologie? Elle est étrange- 
ment négative. 

PniLALÈTnE. 

Attendez. Je vous ai dit qu'en théologie j'ad- 
mettais deux propositions certaines. Autant je 
tiens pour indubitable qu'aucun caprice, aucune 
volonté particulière n'intervient dans le tissu des 
faits de l'univers, autant je regarde comme évi- 
dent que le monde a un but et travaille à une 
œuvre mystérieuse. Il y a quelque chose qui se 
développe par une nécessité intérieure, par un 
instinct inconscient, analogues au mouveiuont des 



CERTITUDES. 23 

plantes vers l'eau ou la lumière, à l'effort aveugle 
de l'embryon pour sortir de la matrice, au besoin 
intime qui préside aux métamorphoses de l'insecte. 
Le monde est en travail de quelque chose; omnis 
creatura ingemiscit etjxirturit. Le grand agent de 
la marche du monde, c'est la douleur, l'être mé- 
content, l'être qui veut se développer et n'est pas 
à l'aise pour se développer. Le bien-être n'engen- 
dre que l'inerlie ; la gêne est le principe du mou- 
vement. La pression seule fait monter l'eau, la di- 
rige. La puberté de la jeune fille vient d'un œuf 
mùr pour vivre et qui veut vivre. Depuis l'aslérie, 
pentagone qui digère, organisme bizarre qui de 
bonne heure sans doule a été possible, jusqu'à 
l'homme le plus complet, tout aspire à être et à 
être de plus en plus. Tout possible veut se voir 
réalisé, toute réalité aspire à la conscience, toute 
conscience obscure aspire à s'éclaircir. Gomme un 
vaste cœur débordant d'un amour impuissant et 
vague, l'univers est sans cesse dans la douleur des 
transformations. Le corps organisé vise à remplir 



24 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

un type; en grandissant, il acquiert ses parties 
et se crée des organes par une sorte de force 
aveugle, dont on peut prédire d'avance les elîets. 
Chaque type tire de son essence tout ce qui e>t 
possible en fait de perfection égoïste. Quel 
engin de chasse égale les suçoirs que le poulpe 
s'est créés avec une sorte d'art profond? Ce qu'on 
peut dire d'un type animal, on doit le dire d'une 
nation, d'une religion, de tout grand fait vivant; 
on doit le dire aussi de l'humanité et de l'univers 
tout entier. On sent un immense nisus universel 
pour réaliser un dessein, remplir un moule vivant, 
produire une unité harmonique, une conscience. 
La conscience du tout paraît jusqu'ici bien obscure, 
elle ne senible pas dépasser beaucoup celle de 
l'huître et du polypier, mais elle existe; le monde 
va vers ses fins avec un instinct sûr. Le ma- 
térialisme mécanique des savants de la lin 
du xviii* siècle me paraît une d'\s plu> graml-'s 
criours qu'on puisse proTcs.-er. 



CERTITUDES. 



EUTIÏYPHRON. 



Prenez garde, de votre côté, de vous trop rap- 
procher de la vieille philosophie des causes finales, 
si puérile en ses explications. 

PniLALÈTIIE. 

Cette philosophie n'était erronée que dans la 
forme. Il r.e s'agit que de placer dans la catégorie 
du périt de la lente évolution, ce qu'elle plaçait 
dans la catégorie de l'êti'e et de la création. « Pour 
forger les premières tenailles, dit le Talmud, il 
fallut des tenailles; Dieu les créa. » Erreur. Les 
tenailles se sont faites peu à peu, au moyen 
d'instruments de plus en plus avancés. La créa- 
tion de l'homme, des animaux, de la vie, s'est 
produite de la même manière. Ces phénomènes 
de la conscience obscure sont le domaine propre 
de Dieu, Dieu se voit surtout dans l'animal, dans 
l'enfant, dans l'homme du peuple, dans l'hounnc 



26 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

de génie, qui est enfant et homme du peiip'c à sa 
manière. Dieu est la raison de ceux qui n en ont 
pas, le secret ressort qui porte tout à être selon 
les lois de l'esthélique et de l'eurhythmie; il 
est le nombre, le poids, la mesure qui fait le 
monde harmonieux el élernel. 

Ce qui me parie le plus à cet égard, c'est la 
série de faits où nous sui'prenons la nature dupant 
les individus pour un intércM qui leur est supérieur. 
Voyez tout ce qui touche à la génération! Comme 
on y sent bien le piix que la nature attache à 
maintenir la moralité de l'individu ! Elle entoure 
de précautions ce trésor, source de toute vie. Non 
contente d'y joindre la volupté, elle y a rattaché 
une foule d'instincts, un tissu compliqué de senti- 
ments contradictoires, pudeur, réserve, lascivité, 
honte, désir, comme les cordages d'un vaisseau de 
ligne pour tirer, serrer, réprimer, ari-êter, exciter. 
Elle frappe l'abus des plus cruelles peines. La 
nature a intérêt à ce (|ue la femme soit chaste et 
h ce que l'hûmme ne le soit pas trop. De là 



CERTITUDES. 27 

un ensemble d'opinions qui couvre d'infamie la 
femme non chaste, et frappe presque de ridicule 
riiomme chaste. Et l'opinion, quand elle est pro- 
fonde, obstinée, c'est la nature même. La nature, 
dans ses combinaisons, paraît avoir eu bien plus 
en vue un but social que la satisfaction de 
l'égoïsme des individus. 

Le désir est le grand ressort providentiel de 
l'activité; tout désir est une illusion, mais les 
choses sont ainsi disposées qu'on ne voit l'inanité 
du désir qu'après qu'il est assouvi. Potlios resle 
ainsi éternellement le premier-né des dieux. Le 
pollen, pour pénétrer dans l'ovule, s'ingénie 
comme s'il savait les lois du vide. Pas d'objet dé- 
siré dont nous n'ayons reconnu, après l'embras- 
sement, la suprême vanité. Cela n'a pas manqué 
une seule fois depuis le commencement du monde. 
N'importe , ceux qui le savent parfaitement 
d'avance désirent tout de même, et l'Ecclésiaste 
aura beau prêcher éternellement sa philosophie 
de cf libataire désabusé, tout le monde conviendra 



28 DIALOGUES P IIILO^OPHIQUHS. 

qu'il a raison, et néanmoins désirera. Quelle incon- 
séquence! 

La nature veut la propagation des espèces; elie 
emploie mille ruses pour atteindre ce but. Une 
foule d'actes de l'èirc vivant ne sont p;is le résultat 
d'un calcul d'utilité personnelle. La nature a mis 
dans l'animal juste ce qu'il faut d'amour maternel 
pour conserver l'espèce; elle a mis dans l'huma- 
nité juste ce qu'il faut de désintéressement pour 
maintenir la tradition d'une vie supérieure. L'éphé- 
mère vit trois ans à l'état de larve; sa vie ailée 
dure un jour, pendant lequel il s'accouple, pond 
ses œufs et meurt. Aucun instinct n'est sans 
ol)j(^l. Va\ voyant dans la nature humaine mille 
faits qui ne s'expliquent pas suffisamment par le 
plaisir et par l'intérêt, on peut sans hésiter con- 
clure que ce sont là les outillages d'un niéra- 
nisme ordonné par la nature, quoitjue le but de 
ce mécanisme ne se lais.-c pas bien saisir. Llionune 
est comme l'ouvi'ier des Gobelins ([ui tisse à 
Penvers une lapissorie dont il iie voit pas le des- 



CERTITUDES. Z'J 

sin. Celui-là travciille pour quelques francs par 
jour; nous, pour moins encore, pour l'illusion de 
bien faire. Oh! le bon animal que l'homme! 
Gomme il porte bien son harnais! Que le grafJUo 
du petit âne du Palatin est juste et profond : La- 
bora, aselle, quomodo ego laboravi, etproderil tibi. 
Évidemment, nous sommes utiles à quelque 
chose; nous sommes exploités, comme disent cer- 
taines gens. Quelque chose s'organise à nos dé- 
pens; nous sommes le jouet d'un égoïsme supé- 
rieur qui poursuit une fin par nous. L'univers est 
ce grand égoïste qui nous prend par les appeaux 
les plus grossiers : tantôt par le plaisir, qu'il nous 
redemande ensuite en un exact équivalent de dou- 
leur; tantôt par de chiméiiques païadis auxquels, 
à tête reposée, nous ne trouvons plus une ombre de 
vraisemblance; tantôt par cette déception suprême 
de la vertu qui nous amène à sacrifier à une fin 
hors de nous nos intérêts les plus clair:^. L'ha- 
meçon est évident, et néanmoins on y a mordu, 
on y mordra toujours. 



30 DIALOGUES PHIL0S01>I1IQUES. 

EUTHYPHRON. 

Cela n'est pas si surprenant que vous croyez. Le 
monde fondé sur la politiciue que vous venez de 
décrire existe, parce que seul il est possible. Une 
humain'té plus intelligente, où tous verraient clair, 
ne serait pas viable; elle périrait dans son germe 
même, et par conséquent elle n'exisie pas. C'est 
comme si vous vous émerveilliez qu'il n'y ait pas 
de vertébré sans cœur. 

PIIILALÈTIIIÎ. 

Mais ce qui m'étonne justement, c'est qu'un 
être ainsi construit que sa fin soit hors de lui et 
qu'il y sacrifie parfois sa personnalité, ce qui 
m'étonne, dis-je, c'est qu'un toi être existe. La 
vertu de l'homme est en somme la grande preuve 
de Dieu. L'univers, au regard de l'homme, nous 
apparaît comme un tyran fourbe, qui nous assu- 
jettit à ses fins par des roueries machiavéliques, 
et qui s'arrange pour que peu de personnes voient 



CERTITUDES. 31 

ces fourberies, car, si tous les voyaient, le nioiido 
serait impossible. La nature a évidemment intérêt 
à ce que l'individu soit vertueux. Au point de 
vue de l'intérêt personnel, c'est là une duperie, 
puisque l'individu ne retirera aucun profit tem- 
porel de sa vertu; mais la nature a besoin de la 
vertu de l'individu. Elle y a pourvu par l'impé- 
ratif catégorique, la plus grande, la vraie, runicjue 
révélation. La plus sûre vertu est celle qui est 
fondée sur le scepticisme spéculatif. Personne en 
affaires ne hasarderait cent francs avec la perspec- 
tive degagner un million sur une probabilité comme 
celle de la vie future. Et chacun se fait tuer ou 
règle toute sa conduite sur une telle probabilité. 
C'est qu'il y a une catégorie de l'espi'it humain 
qui, au lieu de se borner comme les autres à la 
théorie, commande et nous prend à la gorge. Nous 
sommes dupés savamment par la nature en vue 
d'un but transcendant que se propose l'univers et 
qui nous dépasse complètement. 

Les fourberies bienfaisantes que la nature em- 



32 DIALOGUES l'IlILOSOPHlQU K S. 

ploie pour arriver à sa (in. (jui est la moralilé de 
Pindiviclu, sont choses siii'prenantes à étudier en 
détail. Les croyances de la religion naturelle, 
dérivant toutes de l'impératif catégorique, ont 
l'air d'un filet qui nous enlace, d'un phillre qui 
nous séduit. Et nulle critique, nulle philosophie 
négative n'y fera rien. C'est dans les moments où 
nous sommes les meilleurs que nous croyons en 
Dii;u. La religion est dans l'humanité l'analogue 
de l'instinct maternel chez les oiseaux, le sacrifice 
aveugle de soi à une fin inconnue, voulue j)ar la 
nature; chose absurde en soi, bonne pour ce que 
veut la nature, vraie par consétiuent, et sainte 
avant tout. Il y a une politique savante qui se 
manifeste dans tous les phénomènes de la con- 
science obscure ou de la vie inconsciente. Un 
grand but se poursuit grâce au dévouement de 
l'homme. Prêcher à l'homme de ne pas se dé- 
vouer est comme prêcher à l'oiseau de ne pas 
faire son nid et de ne pas nourrir ses petits. Cela 
est très-peu dangereux ; l'homme et l'oiseau con- 



CERTITUDES. 33 

tinueront toujours leur éternel manège, car la 
nature en a besoin. Une ingénieuse providence 
prend ses précautions pour assurer la somme de 
vertu nécessaire à la sustentation de l'univers. 

EUDOXE. 

S'il y avait ici des gens capables, comme disait 
cet ancien, de prendre avec leur main gauche 
ce que vous leur donnez avec votre main droite, 
ils pourraient s'égarer sur vos sentiments. D'un 
autre côté, nos matérialistes vous accuseraient de 
chercher du désintéressement où il n'y en a pas. 
Le désir intéressé, suivant eux, explique sutTi- 
samment tous les faits où vous voyez une sorte 
de plan jésuitique de la nature pour nous subor- 
donner à ses fins. 

PIULALÈTIIE. 

C'est que les savants qui se donnent, le plus 
souvent bien à tort, le nom de matérialistes n'ont 
pas suffisamment analysé l'essence de nos instincts 

3 



3Â DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

philosophiques, esthétiques et moraux. En y réflé- 
cliissanl bien, l'homme verrait que, dans hi plupart 
des cas, il a un intérêt actuel h ne pas être ver- 
tueux. Il l'est néanmoins parfois. Si le vrai, le 
bien et le beau étaient choses frivoles, il y a long- 
temps qu'on en eut abandonné la poursuite; car 
ce sont là choses qui ne rapportent rien ; loin de 
faire réussir, le vrai talent, la vraie vertu, la vraie 
science nuisent dans la vie et constituent celui qui 
en est doué dans un état d'infériorité au point de 
vue du succès; parfois ils causent son malheur. 
Si le vrai n'avait pas une valeur objective, il y a 
des siècles que la curiosité humaine serait éteinte. 
Si le bien n'était pas commandé par une volonté su- 
périeure à la nôtre, mille expériences nous auraient 
appris à n'en pas être dupes. L'homme vertueux, 
le savant, le grand artiste sont ainsi les plus écla- 
tantes preuves de Dieu. Mais le plus humble fait 
psychologique bien analysé contient la même con- 
séquence. Parmi les préjugés qu'exige l'intérêt 
de l'humanité et des nations, il faut mettre avant 



CERTITUDES. 35 

tout l'esprit de famille. Les vertus clc famille sont 
indispensables à la bonne continuation d'une so- 
ciété. La nature y a pourvu par de bizarres man- 
ques de logique, dont les plus raffinés et les plus 
blasés sont heureusement dupes. La monogamie 
n'est pas indiquée par la constitution physiologique 
de l'homme; mais elle est nécessaire à la foi'ma- 
tion et au maintien des grandes races ; la mono- 
gamie a reçu de l'opinion l'autorité d'une loi quasi 
naturelle. Des foules de bons bourgeois ne vivent 
que pour élever leurs enfants, lesquels n'auront, de 
leur côté, arrivés à l'âge d'homme, d'autre souci 
que d'élever les leurs. Le cercle vicieux est pa- 
tent; mais il n'arrête personne; car la nature a 
besoin de ce souci désintéressé. Elle se ménagre 
ainsi la chance qu'il émerge de cette ob:-curité un 
homme de premier rôle qui dévorera brillamment 
en une heure, au profit de l'art, de la science ou 
de la politique, le capital modestement amassé par 
le sérieux de ses ascendants. 

Ce machiavélisme instinctif de la nature se voit 



36 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

bien encore dans l'énorme duperie qu'implique la 
bonté. La bonté du chien ne se décourage pas, 
quoiqu'elle ne lui attire souvent que des rebuiïades; 
les vilenies de l'homme ne le blessent jamais; car 
il aime l'humanité, il en sent la supériorité, et il 
est fier de participer à un monde supérieur. Si le 
devoir était le fruit d'une réflexion égoïste ou phi- 
losophique, le chien y eût depuis longtemps re- 
noncé; car l'homme est parfois pour lui d'une 
cruelle injustice et méconnaît son affection. Il en 
est de même de la moralité de ceux que la nature 
choisit pour le rôle de l'abnégation. Il y aura tou- 
jours des vicliii.es volontaires prêtes à servir aux 
fins de l'univers. Les races particulièrement bonnes, 
le matelot breton, le paysan lithuanien, par exem- 
ple, sont traitées avec mépris par les races plus 
fortes; celui qui obéit est presque toujours meil- 
leur que celui qui commande. L'individu voué 
à, la bonté est voué au dédain; il n'en continuera 
pas moins déjouer son rôle; car il est nécessaire 
au but de la nature. Disons-en autant de la prc- 



CERTITUDES. 37 

bité, quoique ici l'argument soit moins fort, 
puisqu'il y a une pénalité contre le contraire de 
la probité, et qu'il n'y en a pas contre le cor-» 
traire de la bonté. Au fond, tous sont pris à ces 
glus savantes. Prétendre enlever de ce monde le 
sentiment de la piété et réduire tout au pur 
égoïsme est aussi impossible qu'enlever à la 
femme ses organes de mère. L'égoïste lui-même, 
qui prétend dresser la théorie de l'intérêt bien 
entendu, est dupe de la nature. L'égoïsie donne 
à chaque heure mille démentis à son système; la 
vie d'un égoïste est un tissu d'inconséquences, 
d'actions qui, à son point de vue, sont absurdes 
et folles. 

EUDOXli. 

Le fait est que je ne connais pas de saint qui 
ait poussé le renoncement aussi loin que tel 
savant de notre temps, que les esprits superficiels 
qualifient d'athée et de matérialiste. 



3^ DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

pniLALi:TllE. 

Que vous avez raison ! Dans aucun système la 
vertu n'a autant de valeur objective ([ue dans le 
nôtre. Obéir à la nature est pour nous collaborer 
à l'œuvre divine. Kant, avec son admirable génie, 
vit bien que là était la base de la religion, la- 
quelle dérive de la raison pratique et non de la 
raison spéculative. Dieu, considéré comme àme 
du monde, comme cliargé de sa conservation et 
de sa destinée, aime la vertu, y applaudit; car 
elle le sert; elle ajoute une pierie à l'édifice qui 
s'élève d'heure en heure vers l'infini. La vertu 
occupe ainsi une place transcendante dans l'œuvre 
universelle; elle est la cheville ouvrière, le grand 
facteur du plan divin ; elle est aussi la meilleure 
preuve de l'existence d'un tel plan. La vertu 
existe; il faut l'expliquer. Ce rouage ne peut être 
superflu. La religion dans l'humanité est l'équi- 
valent de la nidification chez l'oiseau. Un instinct 
s'élève tout à coup mystérieusement chez un être 



CERTITUDES. 39 

qui ne l'avait jamais senti jusque-là. L'oiseau 
qui n'a jamais pondu ni vu pondre sait d'avance 
la fonction naturelle à laquelle il va contribuer. Il 
sert, avec une sorte de joie pieuse et de dévo- 
tion, à une fin qu'il ne comprend pas. L'abeille 
aussi fait de la cire, la fourmi entasse pour entas- 
ser, bien au delà de ce que la sagesse égoïste 
leur conseillerait. 

La naissance de l'idée religieuse dans l'homme 
se produit d'une manière analogue. L'homme 
allait inattentif. Tout à coup un silence se fait, 
comme un temps d'arrêt, une lacune de la sensa- 
tion : « Oh ! Dieu ! se dit-il alors, que ma desti- 
née est étrange! Est-il bien vrai que j'existe? 
Qu'est-ce que le monde? Ce soleil, est-ce moi? 
Rayonne-t-il de mon cœur?... père, je te vois 
par delà les nuages ! » Puis le bruit du monde 
extérieur recommence ; l'échappée se ferme ; mais, 
à partir de ce moment, un être en apparence 
égoïste fera des actes inexplicables, agira contre 
^son intérêt évident, se subordonnera à une tin qu'il 



40 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

ne connaît nas, éprouvera le besoin de s'inclin'T 
et d'adorer. 

joie suprême pour l'homme vertueux ! Le 
monde tient par lui. Si parfois sa conscience se 
trouble, quand il se voit isolé, incapable de 
répondre aux objeclions du matérialisme, qu'il se 
rassure; c'est lui qui a la raison; c'est lui qui est 
le sage. Il est un sur cent mille ; mais c'est lui 
qui est la rançon de Sodome. La minorité dont il 
fait partie est la raison d'être de notre planète. 
C'est pour lui, c'est par lui et ses pareils que la 
terre existe et se maintient. 

Ainsi uu j)lan supérieur s'impose à nous el 
nous entraîne. La nature agit à notre égard comme 
envers une troupe de gladiateurs destinés à se 
faire tuer pour une cause qui n'est pas la leur, 
ou comme ferait un potentat d'Orient, ayant des 
mamelouks qu il emploierait pour des fins mysté- 
rieuses, évitant lui-même de se montrer jamais à 
eux. Deux sentiments se produiraient dans ces 
cires subordonnés : chez les uns, la révolte, la 



CERTITUDES. 41 

haine contre le tyran (c'est la situation morale où 
s'arrêta Schopenhauer) ; chez d'autres, la rési- 
gnation, même la reconnaissance, et l'amour du 
but inconnu ; c'est le point de vue de Fichte et 
celui où j'ai réussi à me maintenir jusqu'ici. 

EUTHYPHRON. 

Je vous en félicite. Avouez cependant que les 
deux options ont un côté de légitimité. Nous ser- 
vons à un dessein de la nature, que la nature ne 
nous révèle pas. Nous sommes, selon vous, des 
victimes non volontaires ; faut-il encore que nous 
soyons des victimes résignées? 

PHILALÈinE. 

Oui ; il le faut. 11 y a chez Schopenhauer une 
contradiction qui rend son attitude bien moins 
légitime que celle de Fichte. Il admet que l'uni- 
vers a un but, et il a très-bien vu le machiavé- 
lisme de la nature, par exemple dans l'amour; 
mais il ne voit pas que cela sulTit pour fonder le 



42 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

théisme, et pour établir que la vertu a un sens. 
Schopenhauer aurait dû conclure que la vertu 
suprême est la résignation, c'est-à-dire l'accep- 
tation de la vie telle qu'elle est, comme servant à 
un but supérieur. Ses prémisses impliquaient cela. 
Si la nature a un but, il faut s'y prêter; obéir 
h la nature, suivre ses indications ou même seule- 
ment se laisser aller à sa pente, est déjà une loi. 
Or si la vie a une loi, elle a un sens. Schopenhauer 
n'est pas un révolté comme Byron ou Henri Heine, 
qui ne voient pas la loi morale ; c'est un révolution- 
naire bien plus hardi, un homme non résigné à la 
nature, qui prétend aller contre ce qu'elle veut. 
En premier lieu , cela est coupable ; en second 
lieu, cela est inutile ; car la nature triomphera 
toujours; elle a trop. bien arrangé les choses, elle 
a trop bien pipé les dés; elle atteindra, ([uoi que 
nous fassions, son but, qui est de nous tromper 
à son profit. La grande (jucstion est de savoir si la 
nature a un but. On i)eut nier cela avec qneUjue 
apparence ; mais Schopenhauer ne le nie pas, et 



CERTITUDES. 43 

dès lors on ne comprend pas son immoralité. Je 
vois clairement avec Schopenhauer qu'il y a un 
grand égoïste qui nous trompe ; mais, à la dilîé- 
rence de Schopenhauer, je me résigne; j'accepte, 
je me soumets aux fins de l'Etre suprême. La mo- 
rale se réduit ainsi à la soumission. L'immorahté, 
c'est la révolte contre un état de choses dont on 
voit la duperie. 11 faut à la fois la voir et s'y sou- 
mettre. 

Cette révolte de l'homme est le crime par 
excellence, le seul crime à vrai dire qu'il y ait. 
L'homme est lié par certaines ruses de la nature, 
telles que la religion, l'amour, le goiàt du bien et 
du vrai, tous instincts qui, si l'on s'en tient à 
la considération de l'intérêt égoïste, le trompent et 
le mènent à des fins voulues hors de lui. L'homme, 
par le progrès de la réflexion, reconnaît de plus 
en plus les roueries de la nature, démolit par la 
critique religion, amour, bien, vrai. Ira-t-il jus- 
qu'au bout, ou la nature l'emportera-t-elle ? Les 
planètes mortes sont peut-être celles où la critique 



44 DIALOGUrS PHILOSOPHIQUES. 

a tué les ruses de la nature, et quelquefois je 
m'imagine que, si tout le monde arrivait à noire 
philosophie, le monde s'arrêterait. 

EUDOXi:. 

Gela est bien peu à craindre. On ne nous 
croira pas, beau sire. Les cloches continueront 
de sonner ; le joyeux alléluia de la nature retentira 
élernellement; il y aura toujours des âmes pures 
pour chanter l'hymne des noces mystiques. 
Voilà la grande, la suprême, Vinternelle consola- 
tion : songer qu'on fait partie d'un ensemble qui 
va sûrement à ses fins, et qu'on peut commettre 
toute sorte de fautes sans craindre de compro- 
mettre la barcjuc où l'on vogue. Ne nous y trom- 
pons pas d'ailleurs; la nouvelle école matérialiste 
nous regarde, nous autres idéalistes, comme 
presque aussi dangereux (\\xq les orthodoxes. 

l'IIlLALliTIIi:. 

Elle a raison. 

Est Deus in nobis, agitante calescimus illo. 



CERTETUDES. 4o 

Il n'y a que des esprits ché'tifs qui puissent 
se renfermer dans cette philosophie de pygmées. 
Le grand homme doit collaborer à la fraude qui 
est la base de l'univers; le plus bel emploi du 
génie est d'être complice de Dieu, de conniver à 
la politique de l'Éternel, de contribuer à tendre 
les lacs mystérieux de la nature, de l'aider à 
tromper les individus pour le bien de l'ensemble, 
d'être l'instrument de cette grande illusion, en 
prêchant la vertu aux hommes, tout en sachant 
bien qu'ils n'en retireront aucun profit person- 
nel, comme le chef militaire qui mène tuer de 
pauvres gens pour une cause qu'ils ne peuvent 
comprendre ni apprécier. Nous travaillons pour 
un dieu, de même que l'abeille, sans le savoir, fait 
son miel pour l'homme. 

ELTHYPHRON. 

IMais l'homme est pour l'abeille un supérieur 
particulier, qu'elle doit connaître, tandis que nous 
n'avons pas un tel supérieur qui soit renfermé 



46 DIALOGUES PHILOSOPHIQUIÎS. 

dans les limites d'une personnalité finie. Si nous 
en avions un, nous le saurions. Il n'arrive jamais 
rien de semblable à ce qui arrive quand l'homme 
renverse une ruche pour en avoir le miel. 

PniLALÎîTIIE. 

Il n'y a pas, eu ellel, à la porlée de nos moyens 
d'observation, de conscience (je veux dire de 
conscience réfléchie, finie) supérieure à l'homme; 
mais il y a une vaste conscience spontanée qui le 
domine. Nos formules sont ainsi l'équivalent de 
celle des déistes. Prêtons-nous aux buis de la na- 
ture, soyons dupes (et non dupés), dupes volon- 
taires de son machiavélisme; entrons dans ses fins, 
résignons-nous. Le mal, c'est de se révolter contre 
la nature, quand on a vu qu'elle nous trompe. Eh l 
sùrcnient elle noustroinj)e; mais soumet lon.s-nous. 
Son but est bon ; veuillons ce qu'elle veut. La 
vertu est un amen obstiné, dit aux fins obscures 
que poursuit la Providence j)ar nous. 



CERTITUDES. 47 



EUTHYPHRON. 



Nous faisons dans votre pensée la part d'une 
certaine forme paradoxale, destinée à la rendre 
sensible, et d'une ironie que vous tenez avec rai- 
son pour très-philosophique. Vous voulez bien 
vous prêter aux fraudes de l'Éternel, mais vous 
tenez à ce qu'il sache que vous n'êtes pas sa dupe. 
J'ai toujours remarqué chez vous un sentiment 
singulier et très-délicat : c'est une espèce de peur 
de sembler tirer un avantage quelconque de votre 
vertu. Le pharisaïsme est ce dont vous avez le 
plus d'horreur, si bien qu'après le plus haut hom- 
mage que -vous rendez à la vertu, vous éprouvez 
le besoin de dire que vous en faites peu de cas, 
et qu'elle n'est que piperie. Vous seriez capable 
d'affecter d'être vicieux, pour ne pas sembler être 
pharisien, dans un temps d'hypocrisie comme lo 
nôtre, oïa il y a profit à être bien pensant. 

PHILALÈTHE. 

Effectivement, si j'avais été prêtre, je n'aurais 



48 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

jamcais voulu accepter d'honoraires pour ma messe; 
j'aurais craint de faire comme le marchand qui 
hvrerait pour de l'argent un sac vide. De même je 
me ferais scrupule de tirer un bénélice de mes 
croyances religieuses. Je craindrais d'avoir l'air 
de distribuer de faux billets et d'empêcher les 
pauvres gens, en les leurrant d'espérances dou- 
teuses, de réclamer leur part en ce monde. Ces 
choses-là ont assez de corps pour qu'on en 
cause, pour qu'on en vive, pour qu'on y pense 
toujours, mais ne sont pas assez certaines pour 
qu'en faisant profession de les enseigner on soit 
sûr de ne pas trompor sur la qualité de la chose 
livrée. 

EUTIIYPIIRON. 

II est tard, et la fraîcheur du soir se fait sentir 
de bonne heure au milieu de ces épaisses char- 
milles. Nous avons d'ailleurs à peu prè-? épuisé, 
je crois, ce que Philaièthe, au commencement de 
notre entretien, appelait les certitudes di sujft. 
Demain, nous pourrions nous retrouver; j'aurai 



CERTITUDES. 49 

peut-être quelques objections à faire ; car, bien 
((ue j'admette qu'une volonté supérieure se sert 
de nous, et fait quelque chose par l'humanité, 
je ne me suis pas habitué jusqu'ici à considérer 
de telles idées comme un succédané du déisme ou 
de la religion naturelle. Je voudrais bien que 
nous eussions avec nous Théophraste, que j'ai 
parfois entendu énoncer sur les fins de l'univers 
des /(les hardies. 

PniLALIiTHH ET EUDOXE. 

Amenez-le ; il sera le Dienvenu. 



DEUXIÈME DIALOGUE. 
PROBABILITES. 



EUDOXE, PIIILALÈTHE, EUTHYPIirxON, 
THÉOPHRASTE. 

PIIILAI.ÈTUE. 

Dans notre conversation d'hier, Théophraste, 
nous avons cherché à préciser nos idées sur le 
genre de conscience que semble révéler l'en- 
semble de l'univers. Nous sommes à peu près 
tombés d'accord que c'est une conscience obscure, 
spontanée, analogue à celle qui préside à l'évolu- 
tion de l'embryon ou de l'animal, conscience 
d'une merveilleuse sûreté néanmoins et qui atteint 
son but par des moyens d'ure parfaite justesse. 



PROBABILITÉS. 54 

Euthyphron nous a dit que vous aviez sur ce 
sujet des vues particulières. Exposez-nous ces 
vues, si vous nous jugez capables de les com- 
prendre. 

THÉOPHRASTE. 

Je crois, en effet, qu'il y a une résultante du 
monde, une capitalisation des biens de l'humanité 
et de l'univers qui se forme par des accumulations 
lentes et successives, avec d'énormes déperdi- 
tions, mais avec un surcroît incessant, comme 
dans la nutrition de l'adolescent. Ce résidu est 
en bien, et cela ne pouvait être autrement. Il n'y 
a que ce qui est fait pour l'idéal qui dure, qui 
crée une résultante. Le reste s*annule. Les 
égoïsmes rivaux se faisant dans le monde un 
exact contre-poids, il n'y a pour créer un effet 
utile que la somme imperceptible de l'action désin- 
téressée. Cette épargne n'est rien, comparée h 
l'énorme somme d'activité qui se dépense en pure 
perte; mais seule elle subsiste, tandis que le 
reste se perd. Il se forme ainsi par l'accumulation 



52 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

du travail utile un capital immense. C'est par la 
petite parcelle que nous avons déposée dans cette 
réserve du progrès éternel que chacun de nous 
vit éternellement. La preuve qu'un tel reliquat 
des profits et pertes existe, c'est que le monde a 
une marche. S'il n'y avait pas un surplus de 
bien, le monde ne marcherait pas, il s'équilibre- 
rait ou s'userait en un mouvement sans direction, 
comme celui d'une locomotive patinant sur ses 
rails. Or tout le train est emporté ; il est difficile 
de dire vers où, mais il est emporté; il marche 
vers l'immensité et nous entraîne avec lui. 

Pour bien comprendre ceci, il faut remonter à 
l'origine conceptuelle du mouvement dans l'uni- 
vers. Le commencement du mouvement dans l'uni- 
vers, et par conséquent du fîeri universel, fut une 
rupture d'équilibre, qui vint elle-même d'une non- 
homogénéité ; car un monde homogène n'aurait 
jamais bougé ; il se serait reposé éternellement, 
sans développement, sans progrès. Pourquoi l'uni- 
vers ne se tint-il pas tranquille? pourquoi voulut-ii 



PROBABILITÉS. B3 

courir les aventures, au lieu de dormir au sein de 
l'uniformité absolue? C'est qu'un aiguillon le 
poussa. Une inquiétude secrète lui donnale tres- 
saillement ; un vague intérieur amena des nuages 
sur la morne sérénité de son azur. Ce qui fait la 
vie est toujours une sortie brusque de l'apathie, un 
désir, un mouvement dont personne n'a l'initiative, 
quelque chose qui dit : « En avant! » Pourquoi 
l'embryon fait-il effort pour sortir du sein de sa 
mère? pourquoi l'enfant se fait-il souffrir pour 
produire ses detils? que ne s'en passe-t-il? Il ne 
s'en passe pas plus que le jouvenceau ne se passe 
de suivre l'amour, qui peut-être troublera toute sa 
vie et le tuera. 

Une rupture d'équilibre a de même été l'ori- 
gine de la civilisation. La vie et le mouvement 
sont comme un intervalle de bruit entre deux 
silences, intervalle durant lequel rien ne se pro- 
duit ni ne se perd. Le monde et la société tendent 
d'eux-mêmes, par une sorte de loi d'inertie, à 
l'équilibre, qui serait leur mort. Le commence- 



54 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

inent de l'histoire ou, ce qui revient au même, le 
passage de l'animalité à l'humanité, fut un forfait, 
une sortie brusque d'un état paradisiaque sans 
individualité, pour passer à un état de guerre, 
d'amour et de haine. 

Et qu'est-ce qui a produit la révolte initiale? 
L'école épicurienne, la grande école scientifique 
de l'antiquité, se l'était demandé comme nous. 

Quid veli.t el possit rerum concordia discors^f 

Qu'ont voulu les choses en rompant leur har- 
monie primitive ? quelle cause, interne ou externe, 
a pu les mettre en mouvement ? Cette cause fut 
le désir d'être, la soif de conscience, la nécessité 
qu'il y avait à ce que l'idéal fût représenté. 
L'idéal apparaît ainsi comme le principe de l'évo- 
lution déifique, comme le créateur par excellence, 
le but et le premier moteur de l'univers. L'idée 

4, Horace, Epist., J. I, ep xii. 



PllOBABILITÉS. 55 

pure n'est qu'une virtualité; la matière pure est 
inerte; l'idée n'arrive à être réelle que grâce à des 
combinaisons matérielles. Tout sort de la matière; 
mais c'est l'idée qui anime tout, qui, en aspirant 
à se réaliser , pousse à l'être. Voilà Dieu. Il 
n'y a pas d'édifices sans pierres; il n'y a pas de 
musique sans cordes ou sans cuivre ; il n'y a pas 
de pensée sans masse nerveuse ; mais les pierres 
ne sont pas l'édifice; les violons ne sont pas la 
musique; le cerveau n'est pas la pensée; ce sont 
les conditions sans lesquelles il n'y aurait ni édi- 
fice , ni musique , ni pensée. Une sonate de 
Beethoven sur le papier n'existe qu'en puissance. 
Ce qui la fait être, c'est la vibration, fait physique 
mesurable; si bien que le concert, fait moral non 
mesurable, résulte de deux choses, qui sont 
d'abord la pensée du compositeur, puis e fait 
matériel de la vibration. L'idée est une virtualité 
qui veut être; la matière lui donne la concrétion, 
la fait passer à l'être, à la réalité. Les deux pôles 
de l'univers sont ainsi l'idéal et la matière. Rien 



R6 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

ii'csl sans la matière ; mais la matière est la condi- 
tion de l'être, non la cause de l'être. La cause, 
reiïîcient appartiennent tout entiers à l'idée. Meus 
agitai molem. C'est l'idée qui est réellement, qui 
seule est et aspire sans cesse à une pleine exis- 
tence en suscitant les combinaisons matérielles 
aptes à sa production. 

Nous arrivons ainsi à n'attribuer la parfaite 
e\istence qu'à l'idée, ou plutôt à l'idée consciente 
d'elle-même, à l'àme. Certes, l'atome a une 
existence. Il a ce grand et étrange privilège 
d'être inattaquable, et, s'il fallait s'en tenir à ce 
que nous savons, éternel; puisque non-seule- 
ment il ne se fait et ne se dé''ait plus d'atomes, 
mais que rien d'expérimental ne nous donne la 
moindre idée de la façon dont l'atome a pu se 
former. L'être organisé est malade et meurt; 
l'atome n'est jamais malade; il est d'une inviola- 
bilité absolue. L'atome de carbone qui forme la 
poussière de la voie lactée est identique à celui 
qui alimente nos fourneaux ; mais l'atome n"a 



PROBABILITÉS. 57 

sûrement aucune conscience. L'ùine, au contraire, 
commence et finit ; elle résulte de combinaisons 
d'atomes; elle est en quelque sorte l'existence à 
la seconde puissance. Quoique passagère, elle a 
une immense supériorité sur la matière ; elle la 
dépasse et la fait oublier. 

RUDOXK. 

Vous renversez étrangement les opinions reçues. 
Autrefois, l'intelligence divine élait conçue sur le 
type d'un homme de génie, d'un mécanicien su- 
blime, combinant les moyens pour produire un 
eiïet ; maintenant, vous arrivez à la concevoir 
comme l'instinct spontané de la vie, comme la 
conscience vague de l'être qui aspii-e à se conser- 
ver et h se compléter. 

TUKOIMIIUVSTE. 

Autrefois aussi on concevait Homère écrivant 
comme un homme de lettres dans son caoinet ; 



58 DIALOGUES PHILOSOPHIQUi: S. 

maintenant, les poonics honicriqacs sont l'auvre 
anonyme du génie grec, ec ils nous semblent 
mille fois plus beaux. yVutrefois, la religion était 
la sujétion à un être supérieur; maintenant, elle 
est l'adoration de l'idée pui'e, et, comme l'a si bien 
définie M. Strauss, « l'acte de l'esprit qui recueille 
et ramène à l'unité les rayons de l'idée, qui se 
réfractent et se brisent dans la multiplicité des 
phénomènes ». 

ErTIIYlMIRON. 

Mais quel est, selon vous, le but que la nature 
poursuit par tant de voies savantes? 

TUÉOPURASTE. 

Le mot qui résume le mieux ce but, à mon avis, 
est le mot de « conscience ». Le monde aspire à être 
de plus en plus; or l'être dans sa plénitude, c'est 
l'être conscient. Tout rcffort du monde tend à se 
connaître, à s'aimer, a se voir, à s'admirer. Le 
but du monde est de produire de la raison. Tout 



PROBABILITÉS. 59 

lui est bon pour cela. Chaque planète fabrique 
de la pensée, du sentiment esthétique ou moral; 
la petite récolte de vertu et de raison que produit 
chaque monde est la fin de ce monde, comme la 
sécrétion de la gomme est le dernier but du gom- 
mier. La pensée est le résultat final. Galilée, Des- 
cartes, Newton furent à leur heure le but ou, pour 
mieux dire, le dernier aboutissement du monde, 
puisque la plus haute vue du monde fut en eux. 
L'être en soi, abîme obscur, ne se contente pas 
de sa solitude. Déjà par l'animal il existe. L'ani- 
mal arrive à une vague contemplation de la natui'e; 
aux heures de l'amour, il peut entrevoir le monde 
de l'esthétique et de l'art. Le chien atteint presque 
à la vertu ; les dialogues des oiseaux musiciens 
sont des hymnes charmants, où ces petits êtres 
poursuivent sans doute autre chose que le plaisir 
d'exercer leur gosier; mais tout cela est si hum- 
ble qu'il ne vaut guère la peine d'en parler. Par 
l'homme, la vie de l'univers est bien plus cen- 
tralisée; la vraie réflexion des rayons de l'uni- 



60 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

vers ne commence véritablement que par la 
science, par la grande vertu, par le grand art. 
L'humanité est ainsi la plus haute expression que 
nous connaissions de la vie de la nature. La tête 
de l'homme est la machine la plus parfaite pour 
la conscience de l'univers qui existe, au moins 
dans les parties de l'espace accessibles à nos 
observations. 

Il y a sans doute des machines à penser plus 
élevées que nous ne connaissons pas; mais nous 
avons droit d'affirmer qu'aucun être pensant exté- 
rieur à notre planète n'est arrivé à l'omniscience 
ni à l'omnipotence, puisque rien ne prouve qu'il 
y ait un être pensant qui ait réussi à étendre son 
action d'une planète à l'autre. S'il y avait quelque 
part des êtres connaissant assez bien les lois de la 
matière et de la force pour agir à des millions de 
lieues dans l'espace, nous nous en apercevrions 
à propos de certains faits échappant aux explica- 
tions ordinaires et revêtant un caractère inten- 
tionnel. 



PROBABILITÉS. Ci 



EUTIIYPIIRON. 



Je m'interdis de parler des autres mondes. Le 
nombre des corps célcsles où la vie peut se déve- 
lopper à un moment donné est, sans doute, dans 
une proportion infiniment petite avec le nombre 
des corps existants. La terre est peut-être à 
l'heure (ju'il est, dans des espaces presque sans 
bornes, le seul globe habité. Parlons d'elle seule. 
Eh bien, un but comme celui dont vous venez de 
parler est au-dessus de ses forces. Ces mots d'om- 
nipotence et d'oniniscience doivent être laissés à la 
scolastique. L'humanité a eu un commencement; 
elle aura une fin. Une planète comme la nôtre n'a 
dans son histoire qu'une période de température 
où elle est habitable; dans quelques centaines de 
milliers d'années, on sera sorti de cette période. La 
Terre sera probablement alors comme la Lune, une 
planète épuisée, ayant accompli sa destinée et usé 
son capital planétaire, son charbon de terre, ses 
métaux, ses forces vives, ses races. La destinée de 



62 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

la Terre, en effet, n'est pas infinie, ainsi que vous le 
supposez. Gomme tous les corps qui roulent dans 
l'espace, elle tirera de son sein ce qui est susceptible 
d'en être tiré; mais elle mourra, et, croyez-le, elle 
mourra, comme dit, dans le livre de Job, le sage 
de Théman, « avant d'avoir atteint la sagesse ». 
C'est ici un problème à données opposées se 
limitant, comme celui du télescope, où, si vous 
augmentez certains avantages, vous tombez en 
des inconvénients compensatifs, qui l'ont que la 
limite relative du bien est mathématiquement 
fixée. 

TUÉOPHRASTE. 

Sans doute, tout développement est limité, à 
cause des limites du milieu dont il utilise les res- 
sources ; mais il l'est d'autant moins que le mi- 
lieu est plus vaste. Or le développement rationnel 
du monde n'est pas subordonné à celui de l'homme 
ni aux ressources étroites du globe terrestre. Les 
limites du développement de l'esprit seraient im- 



PROBABILITES. 63 

menséinent reculées, si les êtres pensants des 
diverses planètes et surtout des divers mondes 
sidéraux étaient en communication les uns avec 
les autres. Peut-être un jour l'univers entier sera- 
t-il associé en une seule compagnie et un seul 
capital. Les ressources pour le développement de 
l'esprit seraient alors inépuisables; on attaque- 
rait la conquête de l'idéal avec une mise de fonds 
en quelque sorte infinie. 

EUTHYPHRON. 

Oui, mais vous vous posez là, en dehors non- 
seulement de l'expérimentable, mais du conce- 
vable. Quelle est la loi de tous les développe- 
ments de vie? Commencements humbles, progrès 
lents, progrès rapides, perfection relative, légère 
baisse, baisse rapide, mort. Tout porte donc à 
croire qu'après avoir atteint son période de 
hauteur, la civilisation entrera dans une voie de 
décroissance ; car les forces morales et intellec- 
tuelles de l'humanité sont finies; le développement 



G4 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

de l'humanité ressemble à celui de l'individu, qui a 
une enfance, une jeunesse, une virilité, une vieil- 
lesse. Jusqu'ici celte loi ne s'est observée que sur 
des développements particuliers, nationaux ou 
dynastiques. Des sources de jeunesse et de réno- 
vation ethnique ont toujours existé dans l'huma- 
nité pour raviimer les sociétés vieillies; de telles 
sources peuvent tarir. 

Vous me direz que nous avons des barbares 
parmi nous; mais ce sont des barbares vieux, 
plus usés que nous. 11 y a parmi les Germains, 
parmi les Slaves surtout, d'épaisses couches de 
populations non encore arrivées à la lumière et 
pleines d'avenir; mais après eux on ne voit plus 
rien qu'un nivellement ethnique, où les éléments 
les plus bas prendront le dessus par le nombre et 
décapiteront systématiquement les revenants par 
atavisme des nobles races du passé. Une irrémé- 
diable décadence de l'espèce humaine est possible; 
l'absence de saines idées sur l'inégalité des races 
peut amener un total abaissement. Le danger de 



PROBABILITES. (;5 

la planète Terre, c'est que, l'égoïsme y absorbant 
la plus grande partie de l'activité des individus, 
et le culte du bien, du vrai et du beau n'étant pra- 
tiqué que par une noblesse peu considérable en 
nombre , le danger, dis-je, est que la planète 
ne tombe dans un état où, tous les individus 
acquérant une conscience distincte de leurs 
droits, il soit impossible d'en faire émerger une 
pensée désintéressée. L'inégalité des classes, en 
effet, qui est d'une souveraine injustice dans le 
sein d'une môme race, est le secret du mouve- 
ment de l'humanité, le coup de fouet qui fait mar- 
cher le monde, en donnant à la société un but à 
poui"suivre. Qu'on se figure le spectacle qu'eût 
offert la Terre, si elle eut été uniquement peuplée 
de nègres, bornant tout à lajouissance individuelle 
au sein d'une médiocrité générale, et substituant 
la jalousie et le désir du bien-être aux nobles 
poursuites de l'idéal? Si un pareil esprit venait à 
régner parmi nous, ce serait la fin de toute civi- 
lisation, de toute tendance à la raison. Or un tel 



66 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

avenir est à craindre, si l'on ne trouve des moyens 
pour faire dominer les visées du génie sur les 
basses pensées d'une foule matérialiste, unique- 
ment attentive à ses grossiers appétits. 

Un grand danger, d'ailleurs, vient de l'accu- 
mulation indéfinie des données de la science dans 
le champ limité de l'esprit. Il est à craindre que 
le cerveau humain ne s'écrase sous son propre 
poids, et qu'il ne vienne un moment où son pro- 
grès même ne soit sa décadence, comme il arrive 
dans une équation qui porte en son expression 
même sa latitude, son maximum. Un âge d'abais- 
sement se laisse ainsi prévoir, un moyen âge non 
suivi de renaissance, où personne ne comprendra 
plus une philosophie quelque peu relevée, où la 
Mécanique céleste de Laplace sera un livre inintel- 
ligible, destiné à disparaître, s'il n'y en a des 
exemplaires tirés sur vélin, au bout du temps né- 
cessaire pour que le papier de la meilleure édi- 
tion soit pourri. 



PUOBABILITÈS. 67 



TIIEOIMIRASTE. 



Cela est infiniment probable, mais n'atteint pas 
notre thèse. Nous ne disons pas que l'absolu de la 
raison sera atteint par l'humanité; nous disons 
qu'il sera atteint par quelque chose d'analogue h 
l'humanité. Des milliers d'essais se sont déjà pro- 
duits, des milliers se produiront; il suffit qu'il 
y en ait un qui réussisse. Les forces de la Terre, 
comme vous l'avez très-bien dit, sont finies. Il 
est clair que si la théorie mécanique de la cha- 
leur n'est pas arrivée avant cinq ou six cents ans 
à trouver des manières de suppléer au charbon de 
terre, l'humanité rentrera dans une sorte de mé- 
diocrité, dont elle n'aura guère le moyen de sortir. 
Or la théorie de la chaleur sera-t-elle portée à ce 
degré de pei-fectibn? 11 est permis d'en douter. 
Des réactions hostiles peuvent arrêter l'esprit 
humain et le rendre incapable de calculs trans- 
cendants. A l'heure qu'il est, il n'y a plus qu'une 
cinquantaine de personnes capables de se mettre 



C8 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

bien au courant de certaines sciences et de les con- 
tinuer. Ces sortes de cultures résidant en un très- 
petit nombre de têtes sont faciles à détruire. Une 
inquisition un peu sévère, comme cela s'est vu au 
XVI'' siècle, en Italie, des mesures analogues à 
celles de Louis XIV contre les proleslanls y suf- 
fisent. Un abaissement d'un ou deux degrés dans 
la température intellectuelle suffit pour rendre im- 
possibles ces êtres délicats, qui ne vivent, comme 
les plantes de serre, qu'en des conditions trcs- 
limitées. L'humanité pourrait ainsi être noyée à 
deux pas de la planche qui l'eût sauvée. Le sort 
d'un monde peut dépendre d'un homme ou d'un 
petit nombre d'hommes, qui eussent tourné la 
difficulté où s'est buttée une humanité tout en- 
tière. Il y a eu probablement, il y aura des 
mondes où des hommes qui eussent été des sau- 
veurs, des rédempteurs de l'univers, sont morts 
de misère, ou n'ont pas trouvé les conditions 
pour se développer; il y en a eu d'autres où lo 
germe de la civilisation a été étoudé par des 



PROBABILITÉS. 69 

exterminateurs, des Philippe II, réussissant en leur 
tentative d'arrêter l'esprit. 

Bien des faits peuvent donc interrompre le déve- 
loppement de l'humanité; or, faute de communion 
entre les mondes divers, des essais avortés de ce 
genre laissent tout à recommencer, puisque l'essai 
manqué, étant enseveli dans un total oubli, ne 
sert pas de point de départ pour mieux faire 
ensuite. La civilisation antique, après sa des- 
truction, a encore puissamment contribué à la 
civilisation moderne par les monuments écrits et 
figurés qui sont restés d'elle, et que la Renais- 
sance étudia. Au contraire, si Mars ou Vénus ont 
vu des tentatives de progrès, ces tentatives sont 
pour la Terre comme si elles n'avaient jamais 
existé. 

Le sort de la Terre sera-t-il de finir de cette 
manière? Cela est bien à craindre, mais cela n'est 
pas certain. Malgré toutes ses décrépitudes, la 
Terre a cet avantage que l'instabilité y est à de- 
meure. L'humanité n'atteindra jamais l'équilibre, 



70 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

qui est la fin du progrès, comme les abeilles, les 
fourmis, qui ont trouvé leur point de repos. 

Du reste, peu importe. Il est très-possible 
que la Terre manque à son devoir ou sorte 
des conditions viables avant de l'avoir rempli, 
ainsi que cela est déjà arrivé à des milliards de 
corps célestes ; il suffit qu'un seul de ces corps 
accomplisse sa destinée. Songeons que l'expé- 
rience de l'univers se fait sur l'infini des mondes. 
Dans le nombre il y en aura un qui réussira à 
produire la science parfaite, et notez qu'une seule 
tentative heureuse suffira. L'univers est un tirage 
au sort d'un nombre infini de billets, mais ou 
tous les billets sortent. Quand le bon billet sor- 
tira, ce ne sera pas un coup de providence; il 
fallait qu'il sortît. 

il y a deux manières d'atteindre un but : c'est 
ou de viser très-juste, ou de tirer tant de coups 
qu'un d'eux finisse par frapper le point objectif. 
Un obus bien tiré qui fait sauter un fort vaut 
pour dix mille mal tirés. Quelle déperdition 



PROBABILITÉS. 71 

dans le pollen des fleurs! A peine un mil- 
lionième passe dans la valvule fécondante et vit. 
Le frai de la morue ollVe l'exemple d'une prodiga- 
lité bien plus énorme encore. La nature agit à la 
façon d'un ouvrier qui gâche largement sa matière 
et la dépense avec profusion. Peu lui importent les 
forces perdues ; c'est un semeur qui jette sa se- 
mence au hasard, sans s'inquiéter du grain qui 
tombe sur la pierre. Un grain fructifie sur cent 
mille; cela suffit. Supposons les germes de vie 
égarés dans l'espace et cherchant aveuglément le 
point précis où ils peuvent éclore; la chance est 
bien faible pour que tel ou tel d'entre eux rencontre 
ce point; mais, si les germes sont en nombre infini, 
l'un d'eux tombera juste. Ou bien supposons une 
voûte de cristal d'un milliard de lieues, où il n'y 
aurait qu'un trou d'une ligne de diamètre, et que 
battrait éternellement de son aile un insecte aveugle 
cherchant à passer par la petite ouverture ; cet in- 
secte réussira, s'il a pour lui l'éternité, l'infinité des 
cas compensant leur improbabilité. La nature ne 



72 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

fait rien pour éviter d'enfiler des impasses. Une 
petite baleine dans un bassin grossit jusqu'à ce 
qu'elle ait épuisé sa possibilité de vie. Un jeune 
arbre est aussi heureux dans le creux d'un rocher 
qu'en pleine terre. Tout ce qui peut germer, germe, 
sans égard pour l'arrêt de développement qui 
viendra. Je me rappelle de petites tortues dans le 
fond du Ouadi-Hamoul, en Syrie. Je savais que le 
ouadi allait se dessécher. Je voyais leur mort à 
deux jours de distance; mais elles n'y pensaient 
pas; elles étaient aussi gaies, aussi vives que ja- 
mais. 

Toute la nature trahit le mépris de l'individu. 
L'éclat d'une capitale sort d'un vaste fumier pro- 
vincial, où des millions d'hommes mènent une 
vie obscure pour faire éclore quelques brillants 
papillons, qui viennent se brûler à la lumière. 
11 faut, au moins dans nos lourdes races moder- 
nes, le drainage de trente ou quarante millions 
d'hommes pour produire un grand poëte, un 
génie de premier ordre; une société de cinq 



PROBABILITÉS. 73 

OU six millions arrive difficilement à cela, la 
sélection ne s'y opérant pas sur une masse assez 
grande. Le génie résulte d'une portion d'humanité 
brassée, mise au pressoir, épurée, distillée, con- 
centrée. Une petite planète n'aurait pas de génie. 
En un kilomètre cube d'eau de mer, il y a une 
petite masse d'argent appréciable; en un mètre 
cube, celte quantité est tout à fait insaisissable. 

De même que la force utile n'est dans une 
machine qu'une partie de la force dépensée, de 
même en l'univers. Mais l'univers, comme toutes 
les machines de la nature, se fait remarquer par la 
petitesse de l'efTet utiie eu égard à la masse; en 
général, la mécanique de l'univers est très-im- 
parfaite au point de vue de l'économie. L'univers 
est comme une usine où, sur cent mille quintaux 
de charbon brûlé, un quintal servirait. L'homme 
utile est à peine un sur un million. On est tenté d'en 
conclure l'infériorité de la Terre. Une planète où 
il n'y aurait ni sots ni méchants paraîtrait meil- 
leure. C'est là une illusion. Le travail qui a 



74 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

le vrai pour objet est peu de chose en apparence ; 
mais seul il demeure; tout le reste coule; en sorte 
que le capital du vrai, quoique résultant de très- 
pelites économies, augmente toujours. Les erreurs 
et les sottises se détruisent réciproquement; au 
contraire, la vérité est tout le résidu permanent, 
tout l'elTicient, tout le résultat liquide du travail do 
l'humanité ; à distance, l'erreur et la frivolité se 
trouvent purement et simplement éliminées. Le 
sot et le méchant meurent tout entiers. 

Grand assurément est le nombre des existences 
purement égoïstes, matérialistes, irréligieuses, 
totalement perdues pour le but idéal de l'univers. 
Mais il suffit qu'il y en ait quelques-unes qui ne 
le soient pas. La philosophie est le fruit de l'arbre 
de l'humanité; le fruit n'est rien comparé à la 
grosseur de l'arbre. Un arbre immense donne un 
fruit gros comme le doigt; cette ramure énorme 
a pour mission la production de ce petit corps. 
La philosophie, qui est le but de la création, 
vécut autrefois des miettes de la table des princes, 



PROBABILITÉS. 75 

qui la défendaient contre l'universelle sottise; 
elle vit aujourd'hui des miettes de la table du 
nionde; cette condition, tout humble qu'elle est, 
vaut mieux que si les philosophes étaient dans le 
monde ce qu'il semble qu'ils devraient être. Deux 
expériences montrent quel danger il y a dans les 
trop grandes richesses attribuées à des œuvres 
spirituelles. Les biens accumulés au moyen âge 
entre les mains de l'Eglise furent perdus en grande 
partie pour l'objet auquel on les destinait. Les 
immenses dotations des universités anglaises sont 
ainsi administrées qu'une petite fraction seulement 
en est appliquée à des fins scientifiques. 

Il est certain que si la place de chaque 
individu dans la société était proportionnée au 
service idéal qu'il rend, c'est Descartes, c'est 
Newton, c'est Galilée, c'est Huyghens qui auraient 
du être princes ou millionnaires en leur temps. Il 
n'est pas possible de soutenir que les services 
rendus par un banquier soient avec les services 
rendus par Linné ou Ampère dans la proportion 



76 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

de mille à un. Mais, toute réflexion faite, il vaut 
mieux que les choses soient comme elles sont. 
Même quand la terre nous appartiendrait, il serait 
préférable encore de la laisser gouverner aux gens 
du monde, qui, par leur légèreté, leur pesant 
égoïsme, sont préservés de nos scrupules et de 
nos maladresses. Les existences en apparence 
inutiles des riches, des gens à la mode ont plus 
de valeur qu'on ne croit. 11 faut qu'il y ait de telles 
gens pour faire courir les chevaux, donner les 
bals, pour accomplir en un mot les vaines beso- 
gnes qui fatigueraient les sages et absorber les 
jouissances dangereuses qui les distrairaient. 

Nous ne savons pas assez quelle reconnaissance 
nous devons à ceux qui se chargent d'être riches 
pour nous. Il n'y a qu'un très-petit nombre de 
cerveaux capables de philosopher. Les toilettes, 
les promenades au Bois, les équipages, l'Opéra, 
les courses dévorent une activité qui serait sans 
cela nuisible, et débarrassent les bons lobes du 
cerveau de l'humanité du quadrille qui les ob- 



PROBABILITÉS. 77 

sède. Oui, tout ce train bruyant du monde est 
nécessaire pour qu'un Guvier, cju'un Bopp soient 
tranquilles en leur chambre, aient de bonnes 
bibliolhcques, et ne soient ni obligés ni tentes 
d'user leur temps à ces vanités. Voilà pourquoi 
les pays où il y a des classes marquées sont 
les meilleurs pour les savanis; car, dans de tels 
pays, ils n'ont ni devoirs politiques, ni devoirs de 
société; rien ne les fausse. Voilà enfin pourquoi 
le savant s'incline volontiers (non sans quelque 
ironie) devant les gens de guerre et les gens du 
monde. Le conlemi)lateur tranquille vit douce- 
ment derrière eux, tandis que le prêtre le gêne 
avec son dogmatisme, et le peuple avec son super- 
ficiel jugement d'école primaire et ses idées de 
magister de village. 

La raison a le temps pour elle; voilà sa force. 
Elle ne perd aucune bonne occasion; au contraire, 
tout ce qui n'est pas elle tombe dans le néant. 
Même sans sortir de noire planète, la force hu- 
maine a devant elle de longs siècles encore avant 



78 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

de dégénérer. Elle traversera des successions de 
pourriture et de renaissance. Pendant que le fruil 
mur pourrit, le fruit nouveau se forme. Les es- 
sais sont incalculables. Sur le nombre infini des 
consciences, il y en aura une qui passera le goulet, 
et entrera dans le port. 

EUTIIYPIIRON. 

Vous pensez alors, comme Hegel, que Dieu n'est 
pas, mais qu'il sera? 

THÉOrilRASTE. 

Pas précisément. L'idéal existe; il est éternel; 
mais il n'est pas encore matériellement réalisé ; il 
le sera un jour. Il sera réalisé par une conscience 
analogue à celle de l'humaniLé, mais infiniment 
supérieure, laquelle, comparée à notre élat pré- 
sent, si horrible, si chélif, semblera une parfaite 
machine à vapeur auprès de la vieille machine de 
Marly. L'œuvre universelle de tout ce qui vit est 
de faire Dieu parfait, de contribuer à la grande 



PROBABILITÉS. 79 

résultante définitive qui clora le cercle des choses 
par l'unité. La raison, qui n'a eu jusqu'ici aucune 
part à cette œuvre, laquelle s'est accomplie aveu- 
glément et par la sourde tendance de tout ce qui 
est, la raison, dis-je, prendra un jour en main 
l'intendance de ce grand travail, et, après avoir 
organisé l'humanité, organisera Dieu. 

L'immensité du temps est ici le facteur capital. 
Au delà de dix mille ans, nous ne voyons rien 
dans l'histoire ; l'accélération du mouvement scien- 
tifique de l'humanité ne date guère de plus d'un 
siècle. Que sera l'humanité dans dix mille ans, 
dans cent mille ans? Que sera le monde dans un 
milliard d'années? Il y a un milliard d'années, la 
Terre n'existait peut-être pas ; elle étaitnoyée dans 
l'atmosphère du Soleil, et la Lune n'en était pas 
détachée. Que sera-t-elle devenue dans un milliard 
d'années? Impossible de le dire, et pourtant ce 
jour viendra; rien n'est plus indubitable. Nous ne 
nous faisons non plus aucune idée de l'état de la 
matière dans l'intérieur delà terre, et pourtant cet 



80 UIALOGUES PIIILOSOPHIQU liS. 

inconcevable état de choses existe à cinq cents 
lieues de nous. 

Il faut songer, d'ailleurs, que l'humanité a entre 
les mains un instrument qu'elle n'avait pas autre- 
fois, la science. Depuis moins de cent ans, la 
science a créé les emplois de la vapeur, les che- 
mins de fer, la télégraphie électrique, la photo- 
graphie, l'éclairage au gaz, les mille inventions 
de la chimie. Les applications de la science à l'art 
militaire datent de huit ou dix ans ; elles ont intro- 
duit de tels changements que Frédéric le Grand 
et Napoléon P"" ne s'y reconnaîtraient plus. Pré- 
voir l'état de l'industrie et de l'art militaire dans 
cent ans est impossible; en essayant de concevoir 
ce qu'ils pourraient être dans mille ans, dans dix 
mille ans, on est en pleine chimère; or dans 
dix mille ans, la planète Terre existera sans nul 
doute, et, malgré des détériorations peut-cti'O 
assez graves, sera encore habitable. 

Je reconnais les dangers que causeront à !a 
civilisation la fin du charbon de terre et la gciié- 



PROBABILITÉS. 8^ 

ralisation des idées égoïstes; faits que l'on peut 
considérer comme à peu près du même ordre, la 
diffusion des idées d'une démocratie mesquine 
étant à sa manière une sorte de fin du charbon de 
terre, une fin de la chaleur morale et de la capacité 
de se dévouer, un épuisement des vieilles éco- 
nomies du globe. Parfois, je vois la Terre dans 
l'avenir sous la forme d'une planète d'idiots, se 
chauiïant au soleil, dans la sordide oisiveté de 
l'être qui ne vise qu'à avoir le nécessaire de la 
vie matérielle. Mais la science pourra combattre 
ces deux faits délétères, le premier, en trouvant le 
moyen d'emmagasiner la force du Soleil ou des 
marées, avant que le précieux combustible ait 
disparu des couches praticables; le second, par 
les progrès de l'art militaire, qui constitueront u!ie 
force organisée entre les mains d'une aristocratie 
intellectuelle et morale. Nos armées modernes sont 
déjà quelque chose de ce genre. Elles donnent à 
celui qui en est maître une domination assurée sur 
la foule désarmée et indisciplinée; mais elles ont 



8â DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

une cause de faiblesse interne tout à fait irrémé- 
diable; car elles sont prises dans les rangs du 
peuple, et si le peuple était universellement gagné 
par l'envie et la cupidité, il deviendrait impos- 
sible de tirer de lui l'appui pour combattre l'en- 
vie et la cupidité. Si l'on veut imaginer quelque 
chose de solide, il faut concevoir un petit nombre 
de sages tenant l'humanité par des moyens qui 
seraient leur secret et dont la masse ne pourrait 
se servir, parce qu'ils supposeraient une trop 
forte dose de science abstraite. 

La science est ainsi le grand agent de la con- 
science divine. En tant que théorique, elle est 
l'univers se connaissant ; en tant qu'appliquée, elle 
offre à la force divine des moyens dont la puis- 
sance ne saurait être calculée. Jusqu'ici, en effet, 
les progrès de la conscience ne se sont faits que 
par les simples forces de la nature, par un instinct 
peu différent de celui qui préside à la naissance 
et au développement de l'animal. La réflexion 
savante y pénétrera un jour. La science opérera 



PROBABILITÉS. 83 

la réforme du monde instinctif; une foule de 
choses qui aujourd'hui sont de la catégorie de 
l'mstinct passeront à la catégorie de la réflexion. 

EUDOXE. 

L'art en souffrira. 

TIIÉOPIIRASTE. 

Assurément; le grand art même disparaîtra. 
Le temps viendra où l'art sera une chose du passé, 
une création faite une fois pour toutes, création 
des âges non réfléchis, qu'on adorera, tout en re- 
connaissant qu'il n'y a plus à en faire. La sculp- 
ture, l'architecture et la poésie grecques sont déjà 
dans ce cas. Ces merveilles sont de nos jours d'ab- 
solues impossibilités, el, lors même que quelqu'un 
arriverait à en produire des pastiches admirable- 
ment réussis, il n'empêcherait pas que ces pasti- 
ches ne fussent des pastiches, des imitations sans 
raison d'être et sans vie. Notre art est à ces vieux 
chefs-d'œuvre ce qu'un bâtiment en moellons est 
à un édifice de marbre. Le règne de la sculpture 



84 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

est fini le jour où l'on cesse d'aller à demi nu et 
où la beauté des formes du corps devient chose 
très-secondaire; l'épopée disparaît avec l'âge de 
l'héroïsme individuel ; il n'y a pas d'épopée avec 
('artillerie. Chaque art, excepté la musique, est 
ainsi attaché à un état du passé; la musique elle- 
même, qui peut être considérée comme l'art du 
xix" siècle, sera un jour chose faite et parachevée. 
Et le poëte?... et l'homme de bien?... Le poëte 
;st un consolateur; l'homme de bien est un infir- 
mier, fonctions très-utiles, mais temporaires, puis- 
qu'elles supposent le mal, le mal que la science 
aspire à fort atténuer. 

Le progrès de l'humanité n'est en aucune 
façon un progrès esthétique. La nature atteint 
son but par la vertu, par l'art, par la science, 
surtout par la science. Il viendra peut-être un 
temps (nous voyons poindre ce jour) où un grand 
artiste, un homme vertueux seront choses vieillies, 
presque inutiles; le savant, au contraire, vaudra 
toujours de plus en plus. La beauté disparaîtra 



PROBABILITÉS. 85 

presque h l'avènement de la science ; mais 
l'agrandissement de la science et du D)uvoir de 
l'homme sont de belles choses aussi. Que ne fera 
pas la physiologie par exemple, quand elle aura 
remplacé cette vieille routine empirique qu'on ap- 
pelle la médecine? La génération et l'éducation 
de l'homme se sont faites jusqu'ici presque au 
hasard; nulle science n'y a pénétré. Qu'on se 
figure seulement la révolution sociale qui s'ac- 
complira quand la chimie aura trouvé le moyen, 
en imitant le travail de la feuille des plantes et 
en captant l'acide carbonique de l'air, de pro- 
duire des aliments supérieurs à ceux que four- 
nissent les végétaux et les bêtes des champs. Le 
jour où l'homme sera dispensé de tuer pour vivre, 
le jour où disparaîtra l'affreux spectacle des étaux 
de boucher, marquera bien aussi un progrès 
pour l'éducation des sens. Qu'arrivera-t-iî surtout 
quand l'homme sera en possession de la loi qui 
détermine le sexe de l'embryon et pourra l'appli- 
quer à volonté? Or cette découverte est de celles 



86 DIALOGLLS PHILOSOPHIQUES. 

qu'on peut considérer comme susceptibles d'être 
faites dans un prochain avenir. 

PIIILALÈTHE. 

Vous vous rapprochez à beaucoup d'égards des 
vues de Thooctiste. Il est fâcheux qu'il ne soit 
pas ici. 

EUDOXE. 

Théoctiste exagère ses vues, et a le tort de vou- 
loir tracer des images précises de ce qu'on ne peut 
que vaguement entrevoir ; mais il s'échappe parfois 
des rayons de lumière de son nuage sombre; 
d'ailleurs, il est sérieux, grand, simple et sincère. 
(A phiiaièihe). Tâchez de l'amener. 

PUlLALÈinE, 

Il sera ici demain. 



TROISIÈME DIALOGUE. 
RÊVES. 



PIIILALÈTHE, EUTHYPHRON, EUDOXE, 
ÏHÉOPHRASTE, THÉOCTISTE. 

PIIILALÈTUE. 

Voilà deux jours, Théoctiste, que nous cherchons 
ensemble à recueillir nos idées sur le but final et 
le secret ressort de cet univers. Nous savons que 
vous vivez comme nous dans ces pensées, et que 
vous participez à la profonde paix qu'elles donnent. 
Nous sommes tous à peu près d'accord sur ce 
point que le but du monde est la production d'une 
conscience réfléchie de plus en plus perfectionnée. 
Nous ne connaissons pas de forme plus élevée de 



88 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

cette conscience réfléchie que l'humanité; mais, 
sans parler de ce qui peut exister dans d'autres 
planètes, l'imagination ose se former quelques 
idées des progrès futurs de celte conscience dans 
l'humanité. 

TIIÉOCTISTE. 

Je vais plus loin, et je permets à mon imagi- 
nation de concevoir l'histoire de l'être au delà de 
l'humanité, sous des formes dépassant l'humanité, 
d'assigner en un mot à l'univers un but supérieur 
à l'humanité. 

PniLALÈTIIE. 

Exposez-nous vos idées à cet égard. 

TIIÉOCTISTE. 

Ce sont des rêves. 

EUDOXE. 

Si cliacun écrivait son rêve de l'inllni, peut-être 
du rapprochement de ces rêves sortirait-il quelque 
vérité ; mais peu sont capables d'une telle naïveté. 



RÊVES. 89 

TnÉOCTISTE. 

Il faut d'abord s'entendre sur ce que veut dire 
le mot conscience. Sûrement une conscience n'est 
complète que quand elle aboutit à une identité 
individuelle, à un sensorium unique, constitué par 
une masse nerveuse, mouvant un organisme déter- 
miné. Il y a cependant des ensembles vivants qui 
ne sont pas ainsi personnalisés. Les nations, comme 
la France, l'Allemagne, l'Angleterre, les villes 
comme Athènes, Venise, Florence, Paris, agissent 
à la manière de personnes ayant un caractère, un 
esprit, des intérêts déterminés; on peut raisonner 
d'elles comme on raisonne d'une personne ; elles 
ont comme l'être vivant un instinct secret, un sen- 
timent de leur essence et de leur conservation, si 
bien qu'indépendamment de la réflexion des poli- 
tiques, une nation, une ville, peuvent être compa- 
rées à l'animal, si ingénieux et si profond quand il 
s'agit de sauver son être et d'assurer la perpétuité 
de son espèce. Il faut en dire autant des Églises, 



90 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

des religions, de toutes les associations constituant 
des ensembles organiques, qui se comportent exac- 
tement comme des individus. Le plus grand pro- 
grès de la physiologie moderne a été de montrer 
que la vie de la plante et celle de l'animal ne sont 
qu'une résultante d'autres vies, harmoniquement 
subordonnées et aboutissant à un concert unique. 
La vie du vertébré est la résultante centralisée de 
l'individualité de chaque vertèbre; un arbre est la 
consonnance de milliers de bourgeons. La con- 
science est de même une résultante de millions 
d'autres consciences concordant à mi même but. 
La cellule est déjà une petite concentration per- 
sonnelle ; plusieurs cellules consonnant ensemble 
forment une conscience au second degré (homme 
ou animal). Les consciences au second degré, 
en se groupant, forment les consciences au troi- 
sième degré, consciences de villes, consciences 
d'Églises, consciences de nations, produites par 
des millions d'individus vivant d'une même idée, 
ayant des sentiments communs. Pour le maté- 



RÊVES. 9ï 

rialisme, il n'y a que l'atome qui existe pleine- 
ment; mais pour le vrai philosophe, pour l'idéa- 
liste, la cellule existe plus que l'atome, l'individu 
existe plus que la cellule; la nation, l'Église, la 
cité existent plus que l'individu, puisque l'individu 
se sacrifie pour ces entités, qu'un réalisme gros- 
sier regarde comme de pures abstractions. 

L'amour me paraît la plus forte manifestation 
et la démonstration la plus évidente de cette loi 
intime de la vie. L'amour ne s'explique que par 
la préexistence de la conscience des germes. L'in- 
dividu adulte porte en lui des millions de con- 
sciences obscures, désirant être, aspirant à être, 
ayant le sentiment obscur des conditions de leur 
développement , qui lui font partager leurs dé- 
sirs, leurs tristesses. L'homme le plus vertueux ne 
peut empêcher que, dans les profondeurs de son 
organisation, des millions de créatures rudimen- 
laires ne crient : « Nous voulons être. » Ces 
homunculi , que j'appellerais volontiers des 
hommes virtuels, identiques à nous, faisant par- 



92 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

tie de nous, voient avec nos yeux, sentent avec 
nos sens et jugent instinctivement des conditions 
où, sortant de leur prison, ils pourraient prendre 
vie. 

Voilà pourquoi l'amour naît en nous sans nous, 
d'une façon inéluctajjle, et n'a aucun lien avec 
la conscience morale; si bien que la lutte de 
l'amour et du devoir est une des données fonda- 
mentales de l'art élevé. Car ces petits êtres ne sont 
pas moraux; ils n'ont pas lu Malthus ; ils n'aspirent 
qu'à exister pleinement, ils n'entrent pas dans nos 
raffinements, ne comprennent pas nos objections 
sociales; ils ont leur morale indépendante de notre 
convenance et de nos lois. De là un tiraillement 
entre la philosophie abstraite et les simples appré- 
ciations de germes vivants qui sont en nous, qui 
sont nous en partie, qui, en voulant, nous font vou- 
loir; entre un être réfléchi, voyant la conséquence 
de ses actes, et un petit embryon d'embryon, qui 
n'a que le désir d'exister. Voilà pourquoi l'instinct 
sexuel est éveillé en nous par des personnes pour 



RÊVES. 93 

qui nous avons souvent une pleine mésestime, 
Vhomunculus élémentaire ne consultant que ses 
convenances en vue d'être ; d'où les difficultés 
sans cesse renaissantes de la société, le mariage 
parfait supposant à la fois l'estime morale et 
l'amour sexuel, deux choses qui peuvent aller en- 
semble, mais peuvent aussi très-bien ne pas s'ac- 
corder. 

La même conséquence, à savoir l'individualité 
du germe, se tire de l'hérédité et de l'atavisme. 
Le développement premier de l'embryon, la fa- 
çon dont chaque individu s'épanouit dans la vie 
est le résultat d'habitudes et d'expériences ac- 
quises par des êtres antérieurs. Chaque être a 
vécu en ses aïeux, a subi leur altitude, a obéi à 
leurs désirs et à leurs sentiments dominants. 
L'arrière-petit-fils du serf est courbé encore; le 
raïa émancipé se détourne instinctivement du che- 
min devant celui qui a fait trembler son grand- 
père. Les perversions de l'instinct sexuel elles- 
mêmes sont-elles autre chose que des erreurs de 



9i DIALOGUES PHILOSOPHIQUES, 

l'être élémentaire cédant à de fausses indications, 
dans des cas où ce que les stoïciens appelaient la 
faculté hégémonique^ la raison, n'est pas là pour 
les redresser? 

Partant de cette idée, on arrive à concevoir une 
future conscience de l'humanité infiniment supé- 
rieure à celle qui existe aujourd'hui, un temps 
où l'humanité serait comme un arbre immense, 
dont les individus seraient les bourgeons, où 
toutes les consciences arriveraient à former une 
seule conscience, comme il est dit de la primitive 
Église : MuUitudo credentium erat cor uniim et 
anima una. L'État, déjà de notre temps, produit 
quelque chose d'analogue, puisqu'il fait de l'idéal 
(de l'art, de la science, du bien) avec l'argent des 
contribuables, c|ui sont pour la plupart des maté- 
rialistes. La royauté nous montre de même une 
nation concentrée en un individu ou, si l'on veut, 
en une famille, et atteignant par là le plus haut 
degré de conscience nationale, vu qu'aucune con- 
science n'égale celle qui résulte d'un cerveau, fùt-il 



RÈYES. 93 

médiocre. Les conjectures sur ces formes futures 
de la conscience divine se laissent ramener à 
trois types, la forme monarchique, la forme oli- 
garchique et la forme démocratique, selon que l'on 
conçoit la conscience universelle — ou ramenée à 
l'unité et concentrée en un seul être qui résu- 
merait tous les autres, — ou résidant en un petit 
nombre d'individus gouvernant le reste, — ou 
résidant en tous par une sorte d'accord et de suf- 
frage universel. 

EUTIIYPIIRON. 

Voilà qui est très-piquant; nous vous écoutons. 

TIIÉOCTISTE. 

La solution démocratique est celle qui paraît 
avoir le moins de chances de se réaliser, selon 
Tordre d'idées philosophiques où nous nous com- 
plaisons. Remarquez bien que nous sommes à 
mille lieues de la politique et que les mots ont 
ici entre nous le sens de nos définitions. 



96 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

ELTIIYPUriON. 

Gela est entendu. 

TUÉOCTISTE. 

Convertir à la raison les uns après les autres, un à 
un, les deux milliards d'êtres humains qui peu- 
plent la terre! Y pense-t-on? L'immense majorité 
des cerveaux humains est réfractaire aux vérités 
tant soit peu relevées. Les femmes, non-seule- 
ment ne sont pas faites pour de tels exercices, 
mais de tels exercices les enlèvent à leur vraie vo- 
cation, qui est d'être bonnes ou belles, ou les 
deux à la fois. Ce n'est pas notre faute s'il en est 
ainsi. Le but de la nature, il faut le croire, n'est 
pas que tous les hommes voient le vrai, mais que 
le vrai soit vu par quelques-uns, et que la tra- 
dition s'en conserve. 

La thèse démocratique, aux yeux du théologien, 
est fausse par sa base même. Toutes les con- 
sciences sont sacrées; mais elles ne sont pas 



RÊVES 97 

égales. Où s'arrêter? L'animal aussi a ses droits. 
Le sauvage d'Australie a-t-il les droits de l'homme 
ou ceux de l'animal? 

Elever tous les hommes est le premier devoir 
de la société; mais élever tous les hommes au 
môme niveau est impossible; on ne peut même 
pas dire que, le monde étant fait comme il est» 
cela soit fort utile. Car l'homme qui a passé par 
l'école n'en est pas plus heureux pour cela ; il n'en 
est pas non plus meilleur ; il perd par ces demi- 
connaissances le charme de la naïveté et n'ac- 
quiert pas le charme de la haute éducation. Il faut 
avouer que nous ne concevons guère la grande 
culture régnant sur une portion de l'humanité, sans 
qu'une autre portion y serve et y participe en 
sous-ordre. L'essentiel est que la grande culture 
s'établisse et se rende maîtresse du monde, en 
faisant sentir sa bienfaisante influence aux parties 
moins cultivées. Gela fait, on n'aura pas à gêner 
CCS dernières ni à leur commander des actes 
de foi. L'Eglise eut le tort de croire qu'il est 

7 



i,8 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

Doii d'imposer aux hommes l'adhésion à des 
formules qu'ils ne comprennent pas. La conduite 
de la science, devenue maîtresse, ressemblera 
plus peut-être à celle de l'islamisme qu'à celle du 
christianisme. Le christianisme a été persécuteur, 
car il envisageait la croyance comme agissant ex 
opère operato sur l'individu qui ne la comprend 
pas, et le sauvant à la façon d'une pilule qu'on 
avale sans en savoir le contenu. L'islamisme, 
au contraire, n'a guère forcé les vaincus à se faire 
musulmans; il ne tient même guère à ce qu'ils 
se convertissent. Nous ne voyons pas non plus 
grand avantage à ce que celui qui ne comprend pas 
la science y adhère; il suffit qu'il la serve et s'in- 
cline devant sa force mcontestée. Qu'importe que 
les millions d'êtres bornés qui couvrent la planète 
ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intel- 
ligents la voient et l'adorent? Pourquoi gêner 
les autres de spéculations qui ne sont pas faites 
pour eux? Les théorèmes d'Abel ou de M. Gauchy 
ne perdent rien de leur certitude, parce qu'une 



RÊVES. 90 

centaine de personnes seulement les comprennent. 
Il suffit à ces hautes vérités qu'elles aient été vues 
par un petit nombre d'esprits et qu'elles soient 
consignées dans des livres en vue de ceux qui 
peuvent désirer les connaître un jour. La raison, 
la science sont des produits de Thumanité, mais 
vouloir la raison directement pour le peuple et 
par le peuple est chimérique. Il n'est pas néces- 
saire, pour la pleine existence de la raison, que le 
monde entier la perçoive. En tout cas, une telle 
initiation, si elle devait se faire, ne se ferait pas 
par la basse démocratie, laquelle semble devoir 
amener au contraire l'extinction de toute culture 
difficile et de toute haute discipline. L'idéal de la 
société américaine est peut-être plus éloigné 
qu'aucun autre de l'idéal d'une société régie par 
la science. Le principe que la société n'existe que 
pour le bien-être et la liberté des individus qui 
la composent ne paraît pas conforme aux plans 
de la nature, plans où l'espèce est seule prise en 
considération, et oii l'individu semble sacrifié. Il est 



100 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

fort à craindre que le dernier mot de la démo- 
cratie ainsi entendue (je me hâte de dire qu'on 
peut l'entendre autrement) ne soit un état social où 
une masse dégénérée n'aurait d'autre souci que de 
gotiler les plaisirs ignobles de l'homme vulgaire. 

EUDOXE» 

On ne voit pas ccrlaiiienient pourquoi Dieu au- 
rait créé le monde en vue d'une fin si insignifiante 
et si platement terre à terre. Mais, entre tromper 
l'humanité et la dompter, il y aurait quelque chose 
qui vaudrait mieux, la persuader. 

TIIÉOCTISTE. 

Indirectement, et par acte de foi, sans doute ; 
mais directement et par démonstration évidente, 
cela est bien difficile. Il nous a fallu quarante ans 
de réflexion, une vie occupée tout entière à pen- 
ser, l'abandon de toute occupation, de tout souci, 
le sacrili:e de notre fortune, presque de nos de- 
voirs, pour arriver à quelques idées plus ou moins 
imparfaites sur ces matières obscures. Gomment 



RÊVES. 101 

vonlez-vous que de telles vies soient la loi com- 
mune de l'humanité? 

PUILALÈTIIE. 

Cela est juste. 

TIIÉOGTISTE. 

Il est donc peu probable que Dieu se réalise 
par la démocratie. La démocratie sectaire et 
jalouse est même ce qu'on peut appeler l'erreur 
tliéologique par excellence, puisque le but pour- 
suivi par le monde, loin d'être l'aplanissement des 
sommités, doit être au contraire de créer des 
dieux, des êtres supérieurs, que le reste des êtres 
conscients adorera et servira, heureux de les ser- 
vir. La démocratie est en ce sens l'antipode des 
voies de Dieu, Dieu n'ayant pas voulu que tous 
vécussent au même degré la vraie vie de l'esprit. 
Nous n'aimons pas l'ancien régime; car il étouHait 
la pensée; il a souvent gêné les savants; mais une 
démocratie sans idéal ne leur serait pas beaucoup 



102 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

plus favorable. Pour le moment, il faut préférer 
la démocratie, car elle est moins hostile que l'an- 
cien régime aux progrès de l'esprit; mais le relâ- 
chement qu'elle entretient pourrait être funeste 
à la longue. Le dévouement est indispensable à la 
science; dans un pays immoral ou superficiel, il 
ne peut pas se former de vrais savants; un sa- 
vant est le fruit de l'abnégation, du sérieux, des 
sacrifices de deux ou trois générations ; il repré- 
sente une immense économie de vie et de force. 
Un corps savant se recrutant en lui-même est 
une impossibilité. Il faut un terreau d'où il sorte. 
Le Rédempteur, le Messie ne peut naître d'un 
pays livré à l'égoïsme et à la basse jouissance. 
Il faut que celui qui pense trouve des gens qui 
veuillent bien faire sa part de travail, et cela sans 
comprendre ni apprécier ce qu'il fait. Quoi de plus 
contraire à l'esprit d'une certaine démocratie, 
qui n'admet la valeur que de ce qu'elle peut 
saisir directement, ou, pour mieux dire, de ce 
qu'elle croit saisir? L'instruclion primaire rendra 



RÊVES. 103 

l'abnégation de ce genre assez rare; car il est y 
craindre que la population qui aura reçu l'instruc- 
tion primaire, pleine de sotte vanité, ne veuille 
pas contribuer à entretenir une culture supérieure 
à la sienne, c'est-à-dire à se donner des maîtres. 
En somme, la fin de l'humanité, c'est de pro- 
duire des grands hommes; le grand œuvre s'ac- 
complira par la science, non par la démocratie. 
Rien sans grands hommes ; le salut se fera par 
des grands hommes. L'œuvre du Messie, du libé- 
rateur, c'est un homme, non une masse qui l'ac- 
complira. On est injuste pour les pays qui, comme 
la France, ne produisent que de l'exquis, qui fa- 
briquent de la dentelle, non de la toile de ménage. 
Ce sont ces pays-là qui servent le plus au progrès. 
L'essenliel est moins de produire des masses 
éclairées que de produire de grands génies et un 
public capable de les comprendre. Si l'ignorance 
des masses est une condition nécessaire pour cela, 
tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels 
soucis; elle sacrifie des espèces entières pour que 



404 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

d'autres trouvent les conditions essentielles de leur 
vie. 

En ces arrangements providentiels, d'ailleui's, 
il n'y a pas de victimes. Tous servent aux fins su- 
périeures. Dans la poignée de grains que le semeur 
jette à la volée, même les grains perdus ont un 
rôle. S'agit-il de bonheur individuel, oh! je ne 
sais plus alors qui est le déshérité. Chacun est 
heureux à son rang. Les gens du monde et les 
gens du peuple ont mille plaisirs, mille compensa- 
tions que nous n'avons pas. Ils s'amusent. Qui de 
nous n'éprouve parfois quelque envie en passant 
près du rendez-vous des simples , et n'entend 
avec jalousie leurs chansons joyeuses? Ce monde 
supérieur que nous rêvons pour la réalisation de 
la raison pure n'aurait pas de femmes. La femme 
resterait la récompense des humbles, pour qu'ils 
eussent un motif de vivre. Ils ne seraient pas les 
plus à plaindre. 

EL'DOXE. 

En vous entendant, je suis toujours tenté de 



RÊVES. 105 

dire comme Strepsiade, dans Aristophane : « Vous 
ne me persuaderez pas, quand même vous me 
persuaderiez. » Mais nous avons hTde de savoir 
ce que \onr-~ entendez par la solution oligarchique 
du problème de l'univers. 

TIIÉOCTISTE. 

Cette solution est bien plus facile à concevoir 
que la solution démocratique. Elle rentre tout à 
fait dans les plans apparents de la nature. L'élite 
des êtres intelligents, maîtresse des plus impor- 
tants secrets de la réalité, dominerait le monde par 
les puissants moyens d'action qui seraient en son 
pouvoir, et y ferait régner le plus de raison pos- 
sible. 

EUDOXE. 

Théopbrasle arrivait hier à des conceptions du 
même ordre. 

TIIÉOCTISTE. 

On arrive à de pareilles idées de tous les 
côtés. Par i'applijation de plus en plus étendue 



106 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

de la science à rarniement, une domination uni- 
verselle deviendra possible, et cette domination 
sera assurée en la main de ceux qui disposeront 
de cet armement. Le perfectionnement des armes, 
en eiïet, mène à l'inverse de la démocratie; elle 
tend à forlifier, non la foule, mais le pouvoir, 
puisque les armes scientifiques peuvent servir aux 
gouvernements, non aux peuples. 

Au moyen âge, la possession exclusive du che- 
val et des bonnes armures assui'a une supério- 
rité absolue au noble sur le vilain, durant des 
siècles. Au pont du marché de Meaux, vingt-sept 
chevaliers exterminèrent la jacquerie en un jour. 
La poudre à canon servit d'abord uniquement la 
royauté. Dans l'avenir, il pourra exister des engins 
qui, en dehors des mains savantes, soient des 
ustensiles de nulle efficacité. De la sorte, on ima- 
gine le temps où un groupe d'hommes régnerait 
par un droit incontesté sur le reste des hommes. 
Alors serait reconstitué comme une réalité le 
pouvoir que l'imagination populaire prêtait au- 



RÊVES. 107 

trefois aux sorciers. Alors l'idée d'un pouvoir 
spirituel, c'est-à-dire ayant pour base la supério- 
rité intellectuelle, serait une réalité. Le brahma- 
nisme a régné des siècles grâce à la croyance 
que le brahmane foudroyait par son regard celui 
contre C{ui s'allumait sa colère. Cette croyance, 
reposant sur une complète erreur, ne pouvait oiïrir 
un fondement bien résistant ; mais un jour peut- 
être la science jouira d'un pouvoir analogue, sans 
qu'il s'y mêle aucune illusion. La supériorité de 
ses moyens sera si grande que la rébellion même 
n'existera pas. Les dogmes chrétiens, pendant des 
siècles, ont eu la force de brûler ceux qui les 
niaient; ce serait directement et ipso facto que 
les dogmes scientifiques anéantiraient ceux qui n'y 
croiraient pas. L'Eglise du moyen âge prétendit 
réaliser un pouvoir spirituel; mais, ne disposant 
pas d'une force propre suffisante, elle resta tou- 
jours faible, obligée qu'elle était d'en appeler sans 
cesse au Dras séculier, qui lui faisait ses conditions, 
et lui demandait du retour, c'est-à-dire des affui- 



108 DIALOGUES PIHLOSOPniQUES. 

blissements du droit ecclésiastique. Un pouvoir 
spirituel ne sera réellement fort que quand il sera 
armé, quand il aura en main une force matérielle 
qui n'appartienne qu'à lui, c'est-à-dire des moyens 
de contenir ses ennemis d'une manière ellective, 
comme le brahmane les contenait d'une façon 
Imaginative par la terreur de son regard. 

L'Eglise, à défaut d'armées sérieuses, avait à 
sa disposition la peur de l'enfer, qui dans des âges 
de foi était très-efficace. Par là elle s'empara des 
barbares, qu'elle requit ensuite pour exécuter ses 
arrêts, et dont elle se fit une si grande force; mais 
cet appui perdit beaucoup de sa solidité le jour où 
l'on ne craignit plus guère la damnation, de même 
que le brahmane fut bien déchu le jour où l'on 
cessa de croire aux foudres de son regard. Eh 
bien, je fais parfois un mauvais rêve, c'est qu'une 
autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition 
l'enfer, non un enfer chimérique, de l'existence 
duquel on n'a pas de preuve, mais un enfer réel. 



RÊVES. 109 



EUDOXE. 



Dans quel aiïreux cauchemar vous vous com- 
plaisez là! 

THÉOCTISTE. 

Esl-il beaucoup plus alTrcux que ce que nous 
venons d'avoir sous les yeux? La guerre trans- 
formée en terreur préventive, l'otage torturé non 
comme coupable, mais pour effrayer la popula- 
tion et l'empêcher de se défendre, ce principe 
qu'on avait oublié depuis Louvois, maintenant 
hautement avoué, que la cruauté est une force et 
constitue dans les choses humaines un avantage 
dont on n'a pas à se priver! Une géhenne perfec- 
tionnée, à ce point de vue, vaut un bataillon, 
puisqu'elle peut inspirer la même terreur. Le duc 
d'Albe savait cela; Agathocle et les Carthaginois 
le savaient aussi, eux qui firent de la férocité 
une partie de leur stratégie. En analysant bien 
les choses, la force dont on dispose n'est pas 
autre chose que la crainte qu'on inspire, et cette 



110 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

crainte peut venir de menaces réelles ou de me- 
naces imaginaires. La violence et l'imposture 
sont à cet égard deux équivalents ; l'une sup- 
plée à l'autre et dispense de l'autre. Le clergé 
gaulois arrêta très-efficacement les pillages et les 
meurtres des Francs en leur inspirant une peur 
terrible de saint Martin. La superstition, au con- 
traire, est inutile à un Gengiskhan, à un Tamer- 
lan. 

EUDOXE. 

Vous avez tort de laisser votre pensée s'égarer 
en ces sentiers malsains. Ne voyez-vous pas que 
le sens moral, inhérent à l'espèce humaine, rendra 
toujours de telles horreurs impossibles, que les 
monstres que vous rêvez ne trouveront pas d'in- 
struments? 

THÉOCTISTE. 

Ne me poussez pas trop cependant, ou bien je 
vous proposerai une hypothèse qui fera de mon 
cauchemar une possibilité. Je n'ai jamais dit que 
l'avenir fût gai. Qui sait si la vérité n'est pas 



RÊVES. 444 

triste? Le pouvoir n'a tenu jusqu'ici dans l'hu- 
manité que par le soin que les potentats ont eu 
de réserver des masses barbares, placées dans leur 
main comme des outils aveugles. Les tyrans posi- 
tivistes dont nous parlons se feraient peu de 
scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu 
de l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, 
machines obéissantes, dégagées de répugnances 
morales et prêtes à toutes les férocités. Uemar- 
quez de plus que je me place dans l'hypothèse 
d'un progrès immense de la conscience humaine, 
d'une réalisation du vrai et du juste dont il n'y a 
eu aucun exemple jusqu'ici. Je suppose (et je 
crois ici être dans le vrai) ce progrès accompli, 
non par tous, mais par une aristocratie servant de 
tête à l'humanité, et en laquelle la masse aurait 
mis le dépôt de sa raison. Il est clair que le règne 
absolu d'une portion de l'humanité sur une autre 
est odieux, si l'on suppose que la partie régnante 
n'est mue que par l'égoïsme personnel ou Tégoïsme 
de classe; mais l'aristocratie que je leve serait 



112 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

l'incarnation de la raison ; ce serait une papaulo 
vraiment infaillible. La puissance en sa main ne 
pourrait être que bienfaisante, et il n'y aurait pas 
à la lui marchander. Ce serait la puissance légitime 
par excellence, puisqu'elle appuierait des opinions 
vraies sur des terreurs réelles. L'Église et le brah- 
manisme reposaient sur une erreur. Jamais brah- 
mane n'a foudroyé personne; le braîîmane appuyait 
donc une doctrine fausse sur une crainte non fon- 
dée. Mais l'être en possession de la science met- 
trait une terreur illimitée au service de la vérité. 
Les terreurs, du reste, deviendraient bientôt inu- 
tiles. L'humanité inférieure, dans une telle hypo- 
thèse, serait bientôt matée par l'évidence, et l'idéo 
même de la révolte disparaîtrait. 

La vérité sera un jour la force. « Savoir, c'est 
pouvoir » est le plus beau mot qu'on ait dit. 
L'ignorant verra les efïets et croira ; la théorie se 
vérifiera par ses applications. Une théorie d'où 
sortiront des machines terribles, domptant et sub- 
juguant tout, prouvera sa vérité d'une façon irr6- 



RlïVES. M3 

ensable. Les forces de l'humanilé seraient ainsi 
concentrées en un très-petit noml3re de mains, et 
deviendraient la propriété d'une ligue capable de 
disposer même de l'existence de la planète et de 
terroriser par cette menace le monde tout entier. 
Le jour, en eiïet, où quelques privilégiés de la 
raison posséderaient le moyen de détruire la 
planète, leur souveraineté serait créée; ces pri- 
vilégiés régneraient par la terreur absolue, puis- 
qu'ils auraient en leur main l'existence de tous ; 
on peut presque dire qu'ils seraient dieu^ et qu'a- 
lors l'état théologique rêvé par le poëte pour 
l'humanité primitive serait une réalité. Primus in 
orbe deos fecit timor. 

Ainsi, on conçoit un temps où la force fonde 
réellement le règne de la raison, sans avoir besoin 
de recourir à l'imposture, l'imposture n'étant que 
l'arme des faibles, un succédané de la force. Le 
culte de la raison serait alors une vérité; car qui- 
conque y résisterait, c'est-à-dire ne reconnaîtrait 
pas le règne de la science, l'expierait sur-le- 



114 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

champ. Quel enfantillage ce fut de célébrer la fête 
de la Raison, quand la Raison avait pour armée 
un peuple inintelligent, excessivement peu raison- 
nable, versatile et armé de piques et de mauvais • 
fusils! Quand la Raison sera toute-puissante, c'est 
alors qu'elle sera vraie déesse. Alors il ne sera 
plus besoin de parler d'autorité; ce mot n'a main- 
tenant de sens que pour désigner une force d'opi- 
nion, qui n'est pas effective; c'est un pur artifice 
de langage. Alors la force de la raison sera effec- 
tive au premier chef, puisque toute méconnais- 
sance de sa force sera punie de mort immédiate. 
Les mesures préventives seront inutiles. Ce sera 
la réalisation de ce que l'on imaginait autrefois 
comme la vengeance des dieux; mais la réalité 
sera bien supérieure au mythe, puisque la 
vengeance des dieux était tardive, incertaine, 
imparfaite, et, comme nous le savons maintenanf, 
dénuée de vérité; tandis que les sanctions de la 
loi scientifique seront infaillibles, instantanées et 
sans appel comme la nature elle-même. 



RÊVES. 445 



EUDOXE. 



Entre mille objections qiio j'aurais h vous faire, 
je vais vous en dire une. Vous supposez la science 
en elle-même immensément agrandie, e^ vous êtes 
dans votre droit; mais la condition du sujet pen- 
sant, vous n'en paiiez pas. Or le progrès de 
science et de pouvoir que vous venez d'esquisser 
surpasse de beaucoup la force d'un cerveau quel- 
conque. II y a contradiction entre les conquêtes 
rationnelles que vous imaginez et des forces intel- 
lectuelles et physiques restant toujours très-limi- 
tces. 

TIIÉOCTISTE. 

Je vous ai dit que l'ordre d'idées où je me tiens 
en ce moment ne se rapporte qu'imparfaitement 
à la planète Terre, et qu'il faut entendre de pareilles 
spéculations comme visant au delà de l'huma- 
nité. Sans doute le sujet sachant et pensant 
sera toujours limité; mais le savoir et le pouvoir 
sont illimités, et par contre-coup la nalu)*e pen- 



116 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

santé elle-même pourra être fort agrandie, sans 
sortir du cercle connu de la biologie. Une large 
application des découvertes de la physiologie et 
du principe de sélection pourrait amener la créa- 
tion d'une race supérieure, ayant son droit de 
gouverne)', non-seulement dans sa science, mais 
dans la supériorité même de son sang, de son cer- 
veau et de ses nerfs. Ce seraient là des espèces de 
dieux ou dévas, êtres décuples en valeur de ce que 
nous sommes, qui pourraient être viables dans des 
milieux artificiels. La nature ne fait rien que de 
viable dans les conditions générales; mais la science 
pourra étendre les limites de la viabilité. La nature 
jusqu'ici a fait ce qu'elle a pu; les forces spon- 
tanées ne dépasseront pas l'étiage qu'elles ont 
atteint. C'est à la science à prendre l'œuvre au 
point où la nature l'a laissée. La botanique fait 
vivre artificiellement des produits végétaux qui 
disparaîtraient si la main de l'homme ne les sou- 
tenait incessamment. Un âge se conçoit où la pro- 
duction d'un déva serait évaluée à un certain 



RÊ\ES. 447 

capital, représentant les appareils chers, les actions 
lentes, les sélections laborieuses, l'cdacation com- 
pliquée et la conservation pénible d'un pareil être 
contre nature. Une fabrique d'Ases, un Asgaard^ 
pourra être reconstitué au centre de l'Asie, et, si 
l'on répugne à ces sortes de mythes, que l'on 
veuille bien remarquer le procédé qu'emploient 
les fourmis et les abeilles pour déterminer la fonc- 
tion à laquelle chaque individu doit être appliqué; 
que l'on réfléchisse surtout au moyen qu'em- 
ploient les botanistes pour créer leurs singularités. 
C'est toujours la nutrition ou plutôt le dévelop- 
pement d'un organe par l'atrophie d'un autre 
qui forme le secret de ces anomalies. Rappelez- 
vous ce docleui- védique, dont le nom, selon 
Burnouf, signifiait ou to a-ixioij/y. v.q r/iv •/.£'paX-/iv ixvi^ri. 
Comme la fleur double est obtenue par l'hyper- 
trophie ou la transformation des organes de la 
génération, comme la floraison et la fructification 
épuisent la vitalité de l'être qui accomplit ces 
fonctions, de même il est possible que le moyen 



us DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

de concentrer toute la force nerveuse au cerveau, 
de la transformer toute en cerveau, si l'on peut 
ainsi dire, en atrophiant l'autre pôle, soit trouvé 
un jour. L'une de ces fonctions est un affaiblis- 
sement de l'autre; ce qui est donné à l'une est 
enlevé à l'autre. Il va sans dire que nous ne par- 
lons pas de ces suppressions honteuses qui ne font 
que des êtres incomplets. Nous parlons d'une 
intime transfusion, grâce à laquelle les forces que 
la nature a dirigées vers des opérations différentes 
seraient employées à une même fin. 

On imagine donc (sans doute hors de notre 
planète) la possibilité d'êtres auprès desquels 
l'homme serait presque aussi peu de chose qu'est 
l'animal relativement à l'homme; une époque où la 
science remplacerait les animaux existants par des 
mécanismes plus élevés, comme nous voyons que 
la chimie a remplacé des séries entières de corps 
de la nature par des séries bien plus parfaites. De 
même que l'humanité est sortie de l'animalité, 
ainsi la divinité sortirait de l'humanité. II y aurait 



RÊVES. 119 

des êtres qui se serviraient de l'homme comme 
l'homme se sert des animaux. L'homme ne s'arrête 
guère à cette pensée qu'un pas, un mouvement 
de lui écrase des myriades d'animalcules. Mais, 
je le répète, la supériorité intellectuelle entraîne 
la supériorité religieuse; ces futurs maîtres, nous 
devons les rêver comme des incarnations du bien 
et du vrai ; il y aurait joie à se subordonner à 
eux. 

Le principe le plus nié par l'école démocratique 
est l'inégalité des races et la légitimité des droits 
que confère la supériorité de race. Loin de cher- 
cher à élever la race, la démocratie tend à l'abais- 
ser; elle ne veut pas de grands hommes, et s'il 
y avait ici un démocrate, en nous entendant par- 
ler de moyens perfectionnés pour produire des 
maîtres pour les autres hommes, il serait un peu 
surpris. Il est absurde et injuste, en effet, d'impo- 
ser aux hommes par une sorte de droit divin des 
maîtres qui ne leur sont en rien supérieurs. La 
noblesse, à l'heure qu'il est, en France, est 



f20 DIALOGUES PHILOSOPHIQUI- S. 

quelque chose d'assez iusiguifiant, puisque les 
titres de noblesse, dont les trois quarts sont usurpés, 
et dont le quart restant provient, à une dizaine 
d'exceptions près, d'anoblissements et non de 
conquête, ne répondent pas à une supériorité de 
race, comme cela fut à l'origine; mais cette supé- 
riorité de race pourrait redevenir réelle, et alors le 
fait de la noblesse serait scientifiquement vrai et 
aussi incontestable que la prééminence de l'homme 
civilisé sur le sauvage, ou de l'homme en général 
sur les animaux. 

De la sorte, on conçoit un temps où tout ce qui 
a régné autrefois à l'état de préjugé et d'opinion 
vaine régnerait à l'état de réalité et de vérité : 
dieux, paradis, enfer, pouvoir spirituel, monarchie, 
noblesse, légitimité, supériorité de race, pouvoirs 
surnaturels peuvent renaître par le fait de Tncmmc 
et de la raison. 11 semble que si une telle solu- 
tion se produit à un degré quelconque sur la pla- 
nète Terre, c'est par l'Allemagne qu'elle se pro- 
duira. 



RËVIiS. 121 



EUDOXE. 



Entendez-vous que ce soit un éloge ou une 
critique? 

THÉOCTISTE. 

Comme il vous plaira. La France incline tou- 
jours aux solutions libciales et démocratiques; 
c'est là sa gloire ; le bonheur des hommes et la 
liberté, voilà son idéal. Si le dernier mot des choses 
est que les individus jouissent paisiblement de 
leur petite destinée finie, ce qui est possible après 
tout, c'est la France libérale qui aura eu raison ; 
mais ce n'est pas ce pays qui atteindra jamais la 
grande harmonie ou, si l'on veut, le grand as- 
servissement de conscience dont nous parlons. 
Au contraire, le gouvernement du monde par la 
raison, s'il doit avoir lieu, paraît micu^ approprié 
au génie de l'Allemagne, qui montre peu do 
souci de l'égalilé et même delà dignité des indivi- 
dus, et qui a pour but avant tout l'augmentation 
des forces intellectuelles de l'espèce. 



122 DIALOGUES PIIILOSOPIIIOUES. 

EUTQYPHRON. 

Vous oubliez que, dans le temps des lointains 
avatars, il n'y aura plus depuis longtemps de 
Français, de Slaves, ni d'Allemands, que l'histoire 
ne se souviendra même plus de ces mesquines va- 
riétés provinciales. 

THÉOCTISTE. 

Je voulais seulement indiquer dans l'humanité 
actuelle un h'néament des grandes batailles de 
l'avenir. 

EUDOXE. 

Mais ne pensez-vous pas que le peuple, qui 
sentira grandir son maître, devinera le danger et 
se mettra en garde? 

THÉOCTISTE. 

Assurément. Si l'ordre d'idées que nous venons 
de suivre arrive à quelque réalité, il y aura contre la 
science, surtout contre la physiologie et la chimie, 
des persécutions auprès desquelles celles de l'inqui- 



RÊVES. 123 

sition auront été modérées. La foule des simples 
gens devinera son ennemi avec un instinct profond. 
La science se réfugiera de nouveau dans les ca- 
chcltes. Il pourra venir tel temps où un livre de 
chimie compromettra autant son propi-iétaire que 
le faisait un livre d'alcliimie au moyen âge. Il est 
probable que les moments les plus dangereux dans 
la vie d'une planète sont ceux où la science ar- 
rive à démasquer ses espérances. Il peut y avoir 
alors des peurs, des réactions qui détruisent l'esprit. 
Des milliers d'humanités ont peut-être sombré dans 
ce défilé. Mais il y en aura une qui le franchira; 
l'esprit triomphera. 

Le besoin, d'ailleurs, est ici la meilleure des 
garanties. L'homme ne pourra plus se passer de 
science. Aux basses époques, au moyen âge par 
exemple, la médecine fut le seul soutien de l'es- 
prit rationnel; car le malade veut à tout prix être 
guéri, et on ne peut guérir quelqu'un sans un peu 
de science. Mais aujourd'hui la guerre, la méca- 
nique, l'industrie exigent la science, si bien que 



124 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

nicme les personnes les plus hostiles à l'esprit 
scientifique sont obligées d'apprendre les mathé- 
matiques, la physique, la chimie. De toutes les 
manières, la souveraineté de la science s'impose, 
même à ses ennemis. 

EUDOXE. 

Votre hypothèse du triomphe oligarchique de 
l'esprit ne vous mène qu'à de sombres images. 
Pourquoi ne voulez-vous pas que l'avènement 
d'une humanité supérieure profite à tous et que 
cette supériorité même consiste en ce que les 
dons soient moins partagés qu'ils ne le sont dans 
notre triste monde, tous étant alors assimilés et 
divinisés en un seul type de gloire? Mais j'attends 
avec impatience que vous nous disiez comment 
vous concevez l'avenir monarchique de l'univers. 
Ce sera plus consolant, j'espère. J'ai besoin d'un 
Père céleste pour me délivrer de votre enfer. 

TUKOCTISTE. 

Saint Paul l'a dit admirablement : hu. 'h o 0:0? 



RÊVES. 425 

Travxa £v iràciv*. Xéiiophane, plus de six cents ans 
auparavant, avait dit mieux encore : 

Où>.o; dûà, oOVjç ol voeT, oOloç oè à/.ouci^. 

A riieure qu'il est, une telle formule n'est pas 
réalisée; mais la solution unitaire, où tout l'uni- 
vers servirait aux perceptions, aux sensations, aux 
jouissances d'un seul être, ne saurait être consi- 
dérée, vu l'infini des temps à venir, comme une 
impossibilité. La France, au temps de Louis XIV 
et de Louis XV, a offert le spectacle d'un pays 
entier servant à produire une vie brillante et com- 
plète, celle du roi, toutes les fonctions sociales 
étant organisées en vue de la gloire et des plaisii's 
du roi. On imagine un état du monde où tout 
aboutirait de même à un seul centre conscient, où 
l'univers serait réduit à une seule existence, où la 
conception du monothéisme personnel serait une 
vérité. Un être omniscient et omnipotent pourra 

1. I Cor., XV, 28. 

2. Fragm. philos, grœc, I, p. 101 (Didot). 



126 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

êlre le dernier terme de l'évolution déifique, — 
soit qu'on le conçoive jouissant par tous (tous 
aussi jouissant par lui), selon le rêve de la mys- 
tique chrétienne ; — soit qu'on le conçoive comme 
une individualité arrivant à la force suprême; — 
soit qu'on le conçoive comme résultant de milliards 
d'êtres, comme l'harmonie, le son total de l'uni- 
vers. 

L'univers serait ainsi consommé en un seul êli-e 
organisé, dans l'infini duquel se résumeraient des 
décillions de décillions de vies, passées et pré- 
sentes à la fois. Toute la nature vivante pi'oduirait 
une vie centrale, grand hymne sortant de mil- 
liards de voix, comme l'animal résulte de milliards 
de cellules, l'arbre de millions de bourgeons. Une 
conscience unique serait faite par tous, et tous y 
participeraient; l'univers serait un polypier infini, 
où tous les êtres qui ont jamais été seraient soudés 
par leur base, vivant à la fois de leur vie propre 
et de la vie de l'ensemble. 

Déjà nous participons à la vie de l'univers (vie 



RÊVES. 127 

bien imparfaite encore) par la morale, la science 
et l'art. Les religions sont les formes abrégées 
et populaires de cette participation ; là est leur 
sainteté. Mais la nature aspire à une communion 
bien plus intense, communion qui n'atteindra son 
dernier terme que quand il y aura un être 
actuellement parfait. Un tel être n'existe pas 
encore, puisque nous n'avons que trois façons de 
constater l'existence d'un être, le voir, entendre 
parler de lui, voir son action, et qu'un être comme 
celui dont nous parlons n'est connu d'aucune de 
ces trois manières; mais on conçoit la possibilité 
d'un état où, dans l'infinité de l'espace, tout vive. 
Peu de matière est maintenant organisée, et ce 
qui est organisé est faiblement organisé; mais 
on peut admettre un âge où toute la matière soit 
organisée, où des milliers de soleils agglutinés en- 
semble serviraient à former un seul être, sentant, 
jouissant, absorbant par son gosier brûlant un 
fleuve de volupté qui s'épancherait hors de lui 
en un torrent de vie. Cet univers vivant présente- 



128 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

l'ait les deux pôles que présente toute masse ner- 
veuse, le pôle qui pense, le pôle qui jouit. Main- 
tenant, l'univers pense et jouit par des millioPiS 
d'individus. Un jour, une bouche colossale savou- 
rerait l'infini; un océan d'ivresse y coulerait; une 
intarissable émission de vie, ne connais.-ant ni 
repos, ni fatigue, jaillirait dans l'éternité. Pour 
coaguler cette masse divine, la Terre aura peut- 
être été prise et gâchée comme une motte que 
l'on pétrit sans souci de la fourmi ou du ver 
qui s'y cache. Que voulez-vous? Nous en faisons 
autant. La nature, à tous les degrés, a pour 
soin unique d'obtenir un résultat supérieur par le 
sacrifice d'individualités inférieures. Est-ce qu'un 
général, un chef d'État tient compte des pauvres 
gens qu'il fait tuer? 

Un seul être résumant toute la jouissance de 
l'univers, l'infinité des êtres particuliers joyeux d'y 
contribuer, il n'y a là de contradiction que pour 
notre individualisme superficiel. Le monde n'est 
qu'une série de sacrifices humains; on les adouci- 



RÊVES. 429 

rait par la joie et la résignation. Les compagnons 
d'Alexandre vécurent d'Alexandre, jouirent d'A- 
lexandre. Il y a des états sociaux où le peuple 
jouit des plaisirs de ses nobles, se complaît en ses 
princes, dit : « nos princes », fait de leur gloire 
sa gloire. Les animaux qui servent à la nourriture 
de l'homme de génie ou de l'homme de bien 
devraient être contents, s'ils savaient à quoi ils 
servent. Tout dépend du but, et, si un jour la vivi- 
section sur une grande échelle était nécessaire pour 
découvrir les grands secrets de la nature vivante, 
j'imagine les êtres, dans l'extase du martyre 
volontaire, venant, s'y offrir couronnés de fleurs. 
Le meurtre inutile d'une mouche est un acte 
blâmable ; celui qui est sacrifié aux fins idéales 
n'a pas droit de se plaindre, et son sort, au regard 
de l'infini (twÔcû), est digne d'envie. Tantd'autœs 
meurent sans laisser une trace dans la construction 
de la tour infinie! C'est chose monstrueuse que le 
sacrifice d'un être vivant à l'égoïsme d'un autre; 

mais le sacrifice d'un être vivant à une fin voulue 

â 



«30 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES, 

par la nature est légitime. Rigoureusement par- 
lant, l'homme dans la vie duquel règne l'égoïsme 
fait un acte de cannibale en mangeant de la chair 5 
seul l'homme qui travaille en sa mesure au bien 
ou au vrai possède ce droit. Le sacrifice alors 
est fait à l'idéal, et l'être sacrifié a sa petite place 
dans l'œuvre éternelle, ce que tant d'autres êtres 
n'ont pas. La belle antiquité conçut avec raison 
l'immolation de l'animal destiné à être mangé 
comme un acte religieux. Ce meurtre fait en vue 
d'une nécessité absolue parut devoir être dissi- 
mulé par des guirlandes et une cérémonie. 

Le grand nombre doit penser et jouir par pro- 
curation. L'idée du moyen âge, de gens priant 
pour ceux qui n'ont pas le temps de prier, est 
très-vraie. La masse travaille ; quelques-uns rem- 
plissent pour elle les hautes fonctions de la vie; 
voilà l'humanité. Le résultat du travail obscur de 
mille paysans, serfs d'une abbaye, était une abside 
gothique, dans une belle vallée, ombragée de hauts 
peupliers, où de pieuses personnes venaient six ou 



RÊVES. H3\ 

huit fois par jour chanter des psaumes à l'Éternel. 
Gela constituait une assez belle façon d'adorer, 
surtout quand, parmi les ascètes, il y avait un saint 
Bernard, un Rupert de Tuy, un abbé Joachim. 
Cette vallée, ces eaux, ces arbres, ces roclieis 
voulaient crier vers Dieu, mais n'avaient pas de 
voix; l'abbaye leur en donnait une. Chez les 
Grecs, race plus noble, cela se faisait mieux par 
la flûte et les jeux des bergers. Un jour cela se 
fera mieux encore, si un laboratoire de chimie 
ou de physique remplace l'abbaye. Mais de nos 
jours les mille paysans autrefois serfs, mainte- 
nant émancipés, se Uvrent peut-être à une gros- 
sière bombance, sans résultat idéal d'aucune sorte, 
avec les terres de ladite abbaye. L'impôt mis sur 
ces terres les purifie seul un peu, en les faisant 
servir à un but supérieur. 

Quelques-uns vivent pour tous. Si on veut chan» 
ger cet ordre, personne ne vivra. L'Égyptien, 
sujet de Chéphrem, qui est mort en construisant 
les pyramides, a plus vécu que celui qui a coulé 



<32 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

des jcurs inutiles sous ses palmiers. Voilà la no- 
blesse du peuple; il n'en désire pas d'autre; on 
ne le contentera jamais avec de l'égoïsme. Il veut, 
s'il ne jouit pas, qu'il y en ait qui jouissent. Il 
meurt volontiers pour la gloire d'un chef, c'est- 
à-dire pour quelque chose où il n'a aucun profit 
direct. Je parle du vrai peuple, de la masse incon- 
sciente, livrée à ses instincts de race, à qui la 
réflexion n'a pas encore appris que la plus grande 
sottise qu'on puisse commettre est de se faire tuer 
pour quoi que ce soit. 

Parfois, je conçois ainsi Dieu comme la grande 
fête intérieure de l'univers, comme la vaste con- 
science où tout se réfléchit et se répercute. Chaque 
classe de la société est un rouage, un bras de 
levier dans cette immense machine. Voilà pourquoi 
chacune a ses vertus. Nous sommes tous des 
fonctions de l'univers; le devoir consiste à ce que 
chacun remplisse bien sa fonction. Les vertus de 
la bourgeoisie ne doivent pas être celles de la 
noblesse; ce qui fait un parfait gentilhomi^iic se- 



RÊVES. 133 

rait un défaut chez un bourgeois. Les vertus de 
chacun sont déterminées par les besoins de la 
nature; l'État où il n'y a pas de classes sociales 
est antiprovidentiel. Il importe peu que saint Vin- 
cent de Paul n'ait pas été un grand esprit. Ra- 
phaël n'aurait rien gagné à être bien réglé dans 
ses mœurs. L'eiïort divin qui est en tout se pro- 
duit par les justes, les savants, les artistes. Cha- 
cun a sa part. Le devoir de Gœthe fut d'être 
égoïste pour son œuvre. L'immoralité transcen- 
dante de l'artiste e&t à sa façon moralité su- 
prême , si elle sert h l'accomplissement de la 
particulière mission divine dont chacun est chargé 
ici-bas. 

Pour moi, je goûte tout l'univers par cette sorte 
de sentiment général qui fait que nous sommes 
tristes en une ville triste, gais en une ville gaie. Je 
jouis ainsi des voluptés du voluptueux, des dé- 
bauches du débauché, de la mondanité du mon- 
dain, de la sainteté de l'homme vertueux, des 
méditations du savant, de l'austérité de l'ascète. 



434 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

Par une sorte de sympathie douce, je me figure 
que je suis leur conscience. Les découvertes du 
savant sont mon bien ; les triomphes de l'ambi- 
tieux me sont une fête. Je serais fâché que quel- 
que chose manquât au monde; car j'ai conscience 
de tout ce qu'il enferme. Mon seul déplaisir 
est que ce siècle soit si bas qu'il ne sache plus 
jouir. Alors je me réfugie dans le passé, dans 
le XVI'' siècle, le xvii% dans l'antiquité ; tout ce qui 
a été beau, aimable, juste, noble me fait comme 
un paradis. Je défie avec cela le malheur de m'at- 
teindre ; je porte avec moi le parterre charmant de 
la variété de mes pensées. 

PIIILALÈTIIE. 

Vous avez cherché à montrer sous quelles 
formes on peut rêver une conscience de l'univers 
plus avancée que celle dont la manifestation est 
l'humanité. On m'a dit que vous possédez même 
un biais pour rendre concevable l'immortalité des 
individus. 



H EVE s. 435 

THÉOCTISTE. 

Dites mieux, la résurrection des individus. Sur 
ce point, je m'écarte des conceptions, merveilleuses 
du reste de poésie et d'idéal, où s'éleva le génie 
grec. Platon ne me paraît pas recevable quand il 
soutient que la mort est un bien, l'état philoso- 
phique par excellence. Il n'est pas vrai que la 
perfection de l'âme, comme il est dit dans le Phé- 
don, soit d'être le plus possible détachée du corps. 
L'âme sans corps est une chimère, puisque rien 
ne nous a jamais révélé un pareil mode d'exister. 

Oui, je conçois la possibilité de la résurrection, 
et je me dis souvent comme Job : Reposita est hœc 
spes in sinu meo. Au terme des évolutions succes- 
sives, si l'univers est jamais ramené à un seul 
ê\re absolu, cet être sera la vie complète de tous; 
il renouvellera en lui la vie des êtres disparus , 
ou, si l'on aime mieux, en son sein revivront tous 
ceux qui ont été. Quand Dieu sera en même temps 
parfait et tout-puissant, c'est-à-dire quand l'om- 



136 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

nipotence scientifique sera concentrée entre les 
mains d'an être bon et droit, cet être voudra 
ressusciter le passé, pour en réparer les innom- 
brables iniquités. Dieu existera de plus en plus; 
plus il existera, plus il sera juste. Il le sera 
pleinement le jour où quiconque aura tra- 
vaillé pour l'œuvre divine sentira l'œuvre divine 
accomplie, et verra la part qu'il y a eue. Alors 
l'éternelle inégalité des êtres sera scellée pour 
jamais. Celui qui n'a fait aucun sacrifice au bien, 
au vrai retrouvera ce jour-là l'équivalent exact 
de sa mise, c'est-à-dire le néant. Il ne faut 
pas objecter qu'une récompense qui n'arrivera 
peut-être que dans un milliard de siècles serait 
bien aflaiblie. Un sommeil d'un milliard de siècles 
ou un sommeil d'une heure, c'est la même chose, 
et, si la récompense que je rêve nous est accordée, 
elle nous fera l'effet de succéder instantanément à 
l'heure de la mort. Beatam resurreclionem ex^ 
spectans, voilà, pour l'idéaliste comme pour le chré- 
tien, la vraie formule qui convient au tombeau. 



RÊVES. 137 

Un monde sans Dieu est horrible. Le nôtre 
paraît tel à l'iieure qu'il est; mais il ne sera pas 
toujours ainsi. Après les épouvantables entr'actcs 
de férocité et d'égoïsme de l'être grandissant, se 
réalisera peut-être le rêve de la religion déiste, 
une conscience suprême, rendant justice au pau- 
vre, vengeant l'homme vertueux, a Cela doit être; 
donc cela est », dit le déiste. Nous autres, nous 
disons : « Donc cela sera »; et ce raisonnement 
a sa légitimité, puisque nous avons vu que les 
rêves de la conscience morale peuvent fort bien 
devenir un jour des réalités. On conçoit ainsi une 
conscience qui résume toutes les autres, même 
passées, qui les embrasse en tant qu'elles ont 
travaillé au bien, à l'absolu. Dans cette pyramide 
du bien, élevée par les efforts successifs des êtres, 
chaque pierre compte. L'Égyptien du temps de 
Chéphrem dont nous parlions tout à l'heure existe 
encore par la pierre qu'il a posée; ainsi sera-t-il 
de l'homme qui aura collaboré à l'œuvre d'éternité. 
Nous vivons en proportion de la part que nous 



J38 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

avons prise à réclification de l'idéal. L'œuvre de 
l'humanité est le bien ; ceux qui auront contribué 
au triomphe du bien fulgebunt sicut stellœ. Même 
si la Terre ne sert un jour que de moellon pour la 
construction d'un édifice futur , nous serons ce 
qu'est la coquille géologique dans le bloc destiné 
à bâtir un temple. Ce pauvre triIol)ile dont la trace 
est écrite dans Tépaisseur de nos murs y vit encore 
un peu; il fait encore un peu partie de notre 
maison. 

EUDOXE. 

Votre immortalité n'est qu'apparente ; eile ne 
va pas au delà de l'éternité de l'action ; elle n'im- 
plique pas l'éternité de la personne. Jésus aujour- 
d'hui agit bien plus que quand il était un Ga- 
liléen obscur; mais il ne vit plus. 

TUÉOGTISTE. 

Il vit encore. Sa personne subsiste et est même 
augmentée. L'homme vit où il agit. Cette vie nous 
est i^lus chère que la vie du corps, puisque nous 



RÊVES. 139 

sacrifions volontiers celle-ci à celle-là. Remarquez 
bien que je ne parle pas seulement de la vie dans 
l'opinion, de la réputation, du souvenir. Celle-ci 
en effet ne suffit pas; elle a trop d'injustices. Les 
meilleurs sont ceux qui la fuient. Tamerlan est 
plus célèbre que tel juste ignoré. Marc-Aurèle n'a 
la réputation qu'il mérite que parce qu'il a été em- 
pereur et qu'il a écrit ses pensées. L'influence vraie 
est l'influence cachée; non que l'opinion définitive 
de l'histoire soit en somme très-fausse ; mais elle 
pèche tout à fait par la proportion. Tel innomé a 
été peut-être plus grand qu'Alexandre; tel cœur 
de femme qui n'a dit mot de sa vie a mieux 
senti que le poëte le plus harmonieux. — Je parle 
de la vie par influence, ou, selon l'expression des 
mystiques, de la vie en Dieu. La vie humaine, par 
son revers moral, écrit un petit sillon, comme la 
pointe d'un compas, au sein de l'infini. Cet arc de 
cercle tracé en Dieu n'a pas plus de fin que Dieu. 
C'est dans le souvenir de Dieu que les hommes 
sont immortels. L'opinion que la conscience 



UO DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

absolue a de lui, le souvenir qu'elle garde de 
lui, voilà la vraie vie du juste, et celte vie- 
là est éternelle. Sans doute il y a de l'anthro- 
pomorphisme à prêter à Dieu une conscience 
comme la nôtre ; mais l'usage des expressions an- 
thropomorpliiques en théologie est inévitable; il 
n'a pas plus d'inconvénient que l'emploi de toute 
autre figure ou métaphore. Le langage devient 
impossible, si l'on pousse à l'excès le purisme à 
cet égard. 

EUDOXE. 

C'est entendu ; mais vous ne nous avez pas 
expliqué comment on peut parler de réelle existence 
sans conscience. 

THÉOCTISTE. 

La conscience est peut-être une forme secon- 
daire de l'existence. Un tel mot n'a plus de sens 
quand on veut l'appliquer au tout, à l'univers, à 
Dieu. Conscience suppose une limitation, une oppo- 
sition du moi et du non-moi, qui est la négation 



RÊVES. Ut 

même de l'infini. Ce qui est éternel, c'est l'idée. 
La matière est chose toute relative; elle n'est pas 
réellement ce qui est; elle est la couleur qui sert 
à peindre, le marbre qui sert à sculpter, la laine 
qui sert à broder. La possibilité de faire exister de 
nouveau ce qui a déjà existé, de reproduire tout 
ce qui a eu de la réalité ne saurait être niée. 
Hàtons-nous de le dire, toute affirmation en pa- 
reille matière est un acte de foi; or qui dit acte 
de foi dit un acte outre-passant l'expérience (je 
ne dis pas la contredisant). Après tout, notre 
espérance est-elle présomptueuse? Notre demande 
est-elle intéressée? Non, non certes. Nous ne de- 
mandons pas une récompense; nous demandons 
simplement à être, à savoir davantage, à con- 
naître le secret du monde, que nous avons cher- 
ché si avidement, l'avenir de l'humanité, qui nous 
a tant passionnés. Cela est permis, j'espère. Ceux 
qui prennent l'existence comme un devoir, non 
comme une jouissance, ont bien droit à cela. 
Pour moi, je ne réclame pas précisément l'immor- 



442 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

talité, mais je voudrais deux choses : d'abord 
n'avoir pas offert au néant et au vide les sacri- 
fices que j'ai pu faire au bien et au vrai ; je ne 
demande pas à en être payé ; mais je désire que 
cela serve à quelque chose : en second lieu, le peu 
que j'ai fait, je serais bien aise que quelqu'un le 
sut; je veux l'estime de Dieu, rien de plus; ce 
n'est pas exorbitant, n'est-ce pas? Reproche-t-on 
au soldat mourant de s'intéresser au gain de la 
bataille et de désirer savoir si son chef est content 
de lui? 

La sensation cesse avec l'organe qui la produit, 
l'effet disparaît avec la cause. Le cerveau se dé- 
composant, nulle conscience dans le sens ordinaire 
du mot ne peut persister. Mais la vie de l'homme 
dans le tout, la place qu'il y tient, sa part à la 
conscience générale, voilà ce qui n'a aucun lien 
avec un organisme, voilà ce qui est éternel. La 
conscience a un rapport avec l'espace, non qu'elle 
réside en un point, mais elle sent en un espace 
déterminé. L'idée n'en a pas; elle est l'immatériel 



RÊVES. U3 

pur; ni le temps ni la mort ne peuvent rien sur 
elle. L'idéal seul est éternel ; rien ne reste que lui 
et ce qui y sert. 

Consolons-nous, pauvres victimes; un Dieu se 
fait avec nos pleurs. 

EUTIIYIMIRON. 

Les savants positivistes auront toujours une dif- 
ficulté capitale contre ce que vous venez de dire, 
et aussi contre plusieurs des vues que nous ont 
développées Philalèthe et Théophraste. Vous prêtez 
à l'univers et à l'idéal des volontés, des actes qu'on 
n'a remarqués jusqu'ici que chez des êtres orga- 
nisés. Or rien n'autorise à regarder l'univers 
comme un être organisé, même à la manière du 
dernier zoophyte. Où sont ses nerfs? Où est son 
cerveau? Or, sans nerfs ni cerveau, ou pour mieux 
dire sans matière organisée, on n'a jamais con- 
staté jusqu'ici de conscience ni de sentiment à un 
degré quelconque. 



U4 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

TIIÉOCTISTIi;. 

Votre objection, décisive contre l'existence dtiS 
âmes séparées et des anges, n'est pas décisive 
contre l'hypothèse d'un ressort intime dans l'uni- 
vers. Cette impulsion instinctive serait quelque 
chose de sui generis, un principe premier comme 
le mouvement lui-même. Ce n'est jamais que par 
métaphore que nous avons pu présenter l'univers 
comme un animai. Animal suppose espèce, plu- 
ralité d'individus; il y aurait donc plusieurs uni- 
vers! Mais que la masse infinie produise une sorte 
d'exsudation générale, à laquelle, faute de mieux 
et par suite d'un anthropomorphisme inévitable, 
nous donnons le nom de conscience, c'est ce que 
les faits généraux de la nature semblent indiquer. 
Tout dans la nature se réduit au mouvement. Oui 
certes; mais le mouvement a une cause et un but. 
La cause, c'est l'idéal; le but, c'est la conscience. 



RÊVES. ^45 

PIIILALÈTIIE. 

Je me dis souvent que si le but du monde était 
une course aussi haletante que vous le supposez 
vers la science, il n'y aurait pas de fleurs, pas 
d'oiseaux brillants, pas de joie, pas de printemps. 
Tout cela suppose un Dieu moins afTairé que vous 
ne croyez, un Dieu déjà arrivé, qui s'amuse et 
jouit d'un état acquis définitivement. 

EUDOXE. 

J'irai plus loin que vous, et je réclamerai au 
centre de l'univers un immotum quid, un lieu des 
idées, comme le voulait Malebranche. On revient 
toujours aux formules de ce grand penseur, quand 
on veut se rendre compte des relations de Dieu et 
de l'univers, de l'individu avec l'infini. Croyez- 
moi, Dieu est une nécessité absolue. Dieu sera et 
Dieu est. En tant que réalité, il sera; en tant 
bu'idéal, il est. Deus est simul in esse et in fieri. 
Gela seul peut se développer qui est déjà. Gom- 

40 



U6 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

ment, d'ailleurs, imaginer un développement 
ayant pour point de départ le néant? L'abîme 
initial fût resté à tout jamais en repos, si le Père 
éternel ne l'eut fécondé. A côté du fieri, il faut 
donc conserver Vesse; à côté du mouvement, le 
moteur; au centre de la roue, le moyeu immobile. 
Théoctiste nous a bien montré que seule l'hypo- 
thèse monothéiste se prête à la réalisation de nos 
idées les plus enracinées sur la nécessité d'une 
justice supérieure pour l'homme et l'humanité. 
Ajoutons que si le mouvement a existé de toute 
éternité, on ne conçoit pas que le monde n'ait 
pas atteint le repos, l'uniformité et la perfection. 
Il n'est pas plus facile d'expliquer comment 
l'équilibre ne s'est pas encore rétabli que d'ex- 
pliquer comment l'équilibre s'est rompu. Si le 
tireur dont nous parlions hier tire depuis l'éter- 
nité, il a déjà dCi atteindre le but. 

ELTIIYPHRON. 

Nous touchons ici aux antinomies de Kant, à ces 



RÊVES. 147 

gouffres de l'esprit humain, où l'on est ballotté 
d'une contradiction à une autre. Arrivé là, on doit 
s'arrêter. La raison et le langage ne s'appliquent 
qu'au fini. Les transporter dans l'infini, c'est 
comme si l'on prétendait mesurer la chaleur du 
soleil ou du centre de la terre avec un thermo- 
mètre ordinaire. Le développement particulier 
dont nous sommes les témoins n'est que l'histoire 
d'un atome; nous voulons que ce soit l'histoire de 
l'absolu, et nous y appliquons les lignes d'un 
arrière-plan situé à l'infini. Nous confondons les 
plans du paysage; nous commettons la même 
erreur que celle à laquelle on est exposé en 
déchilïrant les papyrus d'Herculanum. Les diffé- 
rents feuillets se pénètrent réciproquement, et l'on 
rapporte à une page des lettres qui viennent de 
dix pages plus loin. 

EUDOXE. 

Remercions Théoctiste de nous avoir dit tous 
ses rêves. « C'est bien à peu près ainsi qu# 



448 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 

parlent les prêtres; mais les mots sont diffé- 
rents. » Les esprits superficiels échappent seuls 
à l'obsession de ces problèmes. Ils se renferment 
dans une cave et nient le ciel. Ces gens-là eussent 
dit à Colomb regardant l'horizon de la mer vers 
l'Occident : « Pauvre fou, tu vois bien qu'il n'y 
a rien au delà. » 

PHILALÈTHE. 

Dans quelques années, si nous existons et si 
quelque chose existe, nous pourrons reprendre ces 
questions et voir en quoi se sera modifiée notre 
manière d'envisager Tunivers. Quel dommage que 
nous ne puissions, comme dans la légende racon- 
tée par Thomas de Cantimpréj donner rendez-vous 
à ceux d'entre nous qui seront morts, pour qu'ils 
viennent nous rendre compte de la réalité des 
choses de l'autre vie ! 

EUDOXE. 

• Je crois qu'en pareille matière le témoignage 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. U9 

des morts est peu de chose. Gomme dit la parabole : 
Neque si fjuis morluorum resurrexerit crcdent. En 
fait de vertu, chacun trouve la certitude en con- 
sultant son propre cœur. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES 



LES 



SCIENCES DE LA NATURE 



ET LES 



SCIENCES HISTORIQUES 



LETTRE A M. MARGELLIN BERTHELOT. 

Dinard, près Saint-Malo, août 18C3. 

ici, au bord de la mer, revenant à mes plus 
anciennes idées, je me suis pris à regretter d'avoir 
préféré les sciences historiques à celles de la nature, 
surtout à la physiologie comparée. Autrefois, au 
séminaire d'Issy, ces études me passionnèrent au 
plus haut degré; à Saint-Sulpice, j'en fus détourné 
par la philologie et Thisloire; mais, chaque fuis 



iU FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

que je cause avec vous, avec Claude Bernard, je 
regrette de n'avoir qu'une vie, et je me demande 
si, en m'attachant à la science historique de l'hu- 
manité, j'ai pris la meilleure part. 

Que sont en effet les Irois ou quatre mille ans 
d'histoire que nous pouvons connaître dans l'infini 
de durée qui nous a précédés? Rien sans doute, et 
les philosophes de l'école littéraire, hostiles ou in- 
différents aux résultats venant des sciences natu- 
relles, seront toujours fermés au véritable progrès. 
L'histoire dans le sens ordinaire, c'est-à-dire la 
série des faits que nouo savons du développement 
de l'hunianilé, n'est qu'une portion imperceptible 
de l'histoire véritable, entendue comme le tableau 
de ce que nous pouvons savoir du développement 
de l'univers. Les passions que soulève inévitable- 
ment l'étude critique du passé s'opposent d'ail- 
leurs à ce qu'on porte en de telles recherches la 
froideur et le désintéressement qui sont la con- 
dition indispensable de la découverte du vrai. Si 
les sciences historiques laissaient le public aussi 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 15. 

calme que la chimie, elles seraient bien plus 
avancées; mais ce qui fait leur danger fait aussi 
leur noblesse. Avec leurs énormes difficultés, 
malgré les obstacles qui s'opposent à ce qu'on les 
traite d'une manière impartiale, malgré leur liaison 
intime avec la politique et la morale, malgré les 
froissements qu'elles sont obligées de causer à 
une foule d'intérêts ou de préjugés respectables, 
les études historiques ont le droit de se consoler 
du dédain qu'elles rencontrent chez plusieurs de 
vos confrères. Quand je songe à ce que seraient 
ces études, si elles étaient cultivées par des esprits 
philosophiques, dégagés des habitudes étroites de 
l'humaniste, je m'encourage à poursuivre des 
recherches que ceux-là seuls qui ne les com- 
prennent pas traitent d'inutiles curiosités. 

Le temps me semble de plus en plus le facteur 
universel, le grand coefficient de l'éternel « de- 
venir ». Toutes les sciences me paraissent échelon- 
nées par leur objet à un moment de la durée. 



156 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

Chacune d'elles a pour mission de nous apprendre 
une période de l'histoire de l'être. L'histoire 
proprement dite est, à ce point de vue, la plus 
jeune des sciences. Elle nous éclaire seulement 
sur la dernière période du monde, ou, pour mieux 
dire, sur la dernière phase de cette période. Ce 
qu'elle nous apprend, elle nous l'apprend d'une 
manière imparfaite, avec d'énormes lacunes. 
L'histoire ne commence à être mise par écrit qu'à 
une époque où l'humanité est parvenue à un état 
très-avancé de réflexion. L'Egypte et la Chine sont 
déjà vieilles quand elles arrivent à notre connais- 
sance; les Grecs et le peuple juif nous apparaissent 
dans la splendeur d'une admirable jeunesse; mais 
avant cela quelles aventures n'avaient-ils pas 
traversées ! Les origines de Rome seront toujours 
un mystère, faute de vieux livres indigènes. Que 
dire du long sommeil que les Celtes, les Germains, 
les Slaves traversèrent avant de rencontrer des 
peuples en possession de l'écriture qu'ils aient 
forcés à s'occuper d'eux? 



FRAGMENTS PIII I OSOPHIQUES. 457 

Notre siècle, par des prodiges d'induction scien- 
tifique, a réussi à reculer de loeaucoup les bornes 
de l'histoire. La philologie et la mythologie com- 
parées nous font atteindre des époques bien anté- 
rieures à tout document écrit. L'homme en elTet 
parla, et créa des mythes avant d'écrire. Certes 
l'histoire remonte aussi par ses récits fort au delà de 
l'époque où vécurent les premiers historiens; mais 
la transmission des faits un peu anciens est d'une 
extrême imperfection, tandis que le langage et la 
mythologie se conservent intacts durant des mil- 
liers d'années. Le Lithuanien parle encore presque 
sanscrit, et M. Grimm a prouvé que les mythes 
primitifs de la race indo-européenne vivent encore 
chez les paysans de la Souabe et du Harlz. Que 
ne renferment pas les vieux chants populaires ou 
sacrés, surtout les Védas, les plus antiques, les 
plus vénérables de tous! Une analyse délicate a 
ainsi fourni à la science des données capitales sur 
une époque où l'historiographie n'existait pas et 
ne pouvait exister. En ce qui concerne notre race 



158 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

en particulier, il est certain que, grâce aux fines 
recherches de Kuhn, Max Mûlier, Pictet, Bréal, 
nous voyons les Ariens primitifs, les ancêtres 
communs des Grecs, des Latins, des Germains, 
des Slaves, avant leur dispersion, avec plus de 
clarté que nous ne voyons certains états sociaux 
actuels de l'Afrique et de l'Asie centrales. Une ana- 
lyse semblable appliquée aux antiquités sémi- 
tiques permettrait d'entrevoir, quoique avec moins 
de clarté, le temps où les Syriens, les Arabes, les 
Hébreux, vivaient ensemble. Si les travailleurs 
sérieux n'étaient pas si rares, quelles découvertes 
n'amènerait pas une étude philosophique et cri- 
tique du chinois, des langues tartares! Une 
science nouvelle, ouvrant devant nous l'histoire 
antéhistorique, a de la sorte été fondée, histoire 
d'une autre nature que celle qui résulte des chro- 
niques, n'apprenant ni successions de rois, ni 
batailles, ni prises de villes, mais des choses en 
réalité bien autrement importantes. Les faits qui, 
à, l'heure qu'il est, exercent la plus forte inlluence 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 159 

sur les choses humaines se sont passés dans cette 
période reculée. La filiation des races, les lois 
primitives, la diversité des langues, la constitution 
fondamentale des idiomes qui se parlent encore, 
viennent de là. Quand Hérodote écrivait, les 
Slaves, les Germains existaient depuis des siècles 
avec leurs traits essentiels; des usages qui se 
retrouvent de nos jours dans plus d'un village de 
l'Allemagne avaient force de loi dans quelque 
canton de la Scythie; la langue de Gœthe, de 
Miçkiewicz , était tracée d'avance quant à ses 
linéaments généraux. 

La philologie et la mythologie comparées nous 
font ainsi remonter bien au delà des textes histo- 
riques et presque aux origines de la conscience 
humaine. Dans l'ordre chronologique des sciences, 
ces deux études prennent rang entre l'histoire et 
la géologie. Cette dernière en effet est loin d'être 
étrangère à l'histoire de l'homme. Des indices 
jusqu'ici isolés et douteux, mais qui deviendront 
pcul-ctre nombreux et concordants, feraient reculer 



i|60 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

bion plus loin qu'on n'est porté à le supposer 
l'existence de l'espèce humaine sur notre planète. 
Au delà de l'horizon que nous montraient la 
mythologie et la philologie comparées, lequel 
s'arrête à la formation des grandes races, il y 
aura l'horizon de la paléontologie, de la zoologie 
et de l'anthropologie comparées. L'archéologie 
préhistoi-ique surtout trouvera ici d'importantes 
applications ; car l'homme se fabriqua des 
outils bien avant d'avoir fixé son langage et 
ses mythes. J'incline à l'opinion qui fait des 
monuments dits « celtiques » de la Bretagne, 
du Danemark, des restes de cette humanité pri- 
mitive qui a précédé sur notre sol l'arrivée des 
grandes races. On n'y trouve, dit-on, aucun objet 
de fer, le bronze même y est très-rare. Jamais 
aucun peuple arien n'a construit de la sorte. Tout 
cela est encore à l'état de documents épars. Mais 
ne pensez-vous pas que, si la morphologie zoolo- 
gique était étudiée avec plus de philosophie, avec 
l'œil pénétrant d'un GeoUVoy Saint-Hilaire, d'un 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 161 

Gœthe, d'un Guvier non tourmenté de la manie 
d'être ofiiciel, ne pensez-vous pas, dis-je, qu'elle 
livrerait le secret de la^ formation lente de l'huma- 
nité, de ce phénomène étrange en vertu duquel 
une espèce animale prit sur les autres une supé- 
riorité décisive? 

Pour moi, j'ai toujours pensé que le secret de 
la formation des espèces est dans la morphologie, 
que les formes animales sont un langage hiérogly- 
phique dont on n'a pas la clef, et que l'explication 
du passé est tout entière dans des faits que nous 
avons sous les yeux sans savoir les lire. Le temps 
fut ici encore l'agent par excellence. L'homme est 
arrivé à ce qu'il est par un progrès obscur qui dura 
des miniers d'années et probablement se consomma 
sur plusieurs points à la fois. Les zoologistes, 
qui, selon l'expression de la scolastique, voient 
tout m esse, au lieu de tout voir in fieri, nient, je 
le sais, les modifications séculaires des espèces. 
Pour eux, chaque type animal, constitué une fois 
pour toutes, se continue avec une sorte trinflexi- 

41 



i62 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

bilité à travers les âges. Quoi de moins philoso- 
phique? Rien n'est stable dans la nature; tout y 
est dans un perpétuel déi'eloppement. L'échelle 
sur laquelle a pu être faite l'expérimentation 
régulière de la fixité des espèces est imperceptible. 
On s'en réfère à Aristote, aux hypogées de 
l'Egypte. Admettons que les identités constatées 
par ces moyens de contrôle soient bien réelles. 
Qu'est-ce que cela? Les vraies hypogées à con- 
sulter en pareil cas sont les couches géologiques. 
Or que nous présentent ces couches? Une vie 
animale et végétale fort différente de celle qui 
existe. Et comment s'est fait le passage des faunes 
et des flores révélées par la géologie à la faune 
et à la flore actuelles? Par des coups brusques, 
par des destructions et des créations nouvelles? 
Une telle idée détruit le principe le mieux assis 
de la philosophie naturelle, à savoir que le déve- 
loppement du monde se fait sans l'intervention 
d'aucun être extérieur agissant par des « volontés 
particuhèi-es », comme disait Malebranche. La 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. -163 

géologie est d'ailleurs entraînée vers de tout autres 
hypothèses. L'opinion d'apiès laquelle les causes 
actuelles continuées durant des siècles suffisent 
pour expliquer toutes les transformations que notre 
planète a subies, cette opinion, qui est, je crois, 
celle de M. Lyell, pourra un jour être modifiée 
(peut être l'est-elle déjà); mais jamais sans doute 
l'idée de créations par saccades, de changements 
ne sortant pas naturellement de l'état antérieui', 
ne viendra à un savant sérieux. Plus on approfon- 
dira l'histoire des révolutions physiques et morales 
qui se sont passées à la surface de notre globe, plus 
on verra que l'action lente des causes ordinaires 
rend compte de tous les phénomènes qu'en expli- 
quait auti'efois par des causes extraordinaires. Un 
jour viendra où la zoologie sera historique, c'est-à- 
dire, au lieu de se borner à décrire la faune 
existante, cherchera à découvrir comment cette 
faune est arrivée à l'état où nous la voyons. Il se 
peut que les hypothèses de Darwin à ce sujet soient 
jugées insuffisantes ou inexactes; mais sans con- 



464 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

tredit elles sont dans la voie de la grande expli- 
cation du monde et de la vraie philosophie. 

La période obscure de l'histoire de notre pla- 
nète durant laquelle l'homme se fit ne nous est 
donc pas complètement interdite. Les elTorts com- 
binés de la géologie et de la zoologie comparée en 
perceront jusqu'à un certain point le mystère. Ce 
que la philologie comparée est à l'histoire, l'an- 
thropologie générale le sera à la philologie 
comparée. Cette dernière science prend l'humanité 
déjà divisée en familles ; l'anthropologie générale 
cherchera la loi de sa formation même. La philo- 
logie comparée, c'est l'histoire avant la réflexion ; 
l'anthropologie sera l'histoire avant le langage et 
avant la constitution des groupes d'idées qui, 
devenus le patrimoine de chaque race, dominent 
encore aujourd'hui la marche de l'humanité. La 
zoologie et la botanique prendront place dans 
cette science des temps primitifs comme les plus 
anciens documents de l'histoire de la vie. 

L'histoire de notre planète avant l'homme et 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 165 

avant, la vie est en un sens moins hors de notre 
portée, car elle roule sur des faits d'un ordre 
bien moins délicat. C'est le géologue qui devient 
ici l'historien, et qui, s'aidant de la physique 
générale, fait le récit des transformations que la 
Terre a subies depuis le jour où elle exista comme 
globe indépendant. Dans aucune période assuré- 
ment ne se passèrent des faits plus décisifs. 
Aujourd'hui encore, nous sommes gouvernés par 
des accidents qui eurent lieu bien avant l'existence 
de l'homme. On peut dire avec vérité que le géo- 
logue tient le secret de l'histoire. Quel événement 
égala jamais en importance les hasards qui ouvri- 
rent le Pas-de-Calais, le Bosphore, les circon- 
stances purement fortuites (dans le sens tout 
relatif de ce mol) qui réglèrent la forme des 
continents, les sinuosités des mers, la proportion 
des surfaces émergentes et des surfaces submer- 
gées, la nature des sous-sols destinés à chaque 
race, et qui ont eu une influence si capitale sur la 
destinée de chacune d'elles ? Que lut-il arrivé, si 



166 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

entre la Méditerranée et les mers du couchant et 
du nord ne se fut pas allongée cette terre prédes- 
tinée à être le cœur de l'humanité ; si l'Islande et 
le Groenland, inclinés de quelques degrés vers le 
sud, eussent livré une route plus anciennemjnt 
ou plus régulièrement suivie d'un continent à 
l'autre ? Toute la destinée de la planète Terre est 
ainsi, je ne dis pas expliquée, mais explicable. 
Depuis l'heure où elle mérita un nom à part dans 
le système solaire jusqu'au point où nous la 
voyons arrivée, il y a certes pour nous d'innom- 
brables lacunes et obscurités ; mais nous saisis- 
sons une chaîne suivie, une loi de progrès, une 
marche du moins, où tout se lie, où chaque mo- 
ment a sa raison d'être dans le moment antérieur. 
Notre science historique s'arrête-t-elle là? 
N'avons-nous aucun moyen d'atteindre une période 
où la planète Terre n'existait pas ? Nous l'avons, 
puisque l'astronomie nous fait dépasser toute 
conception planétaire et arrive à un point de vue 
où la Terre n'est qu'un individu dans un ensemble 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 167 

plus va£.te. Par l'astronomie, la science humaine 
sort (le la Terre, embrasse l'univers, arrive à en- 
trevoir comment la Terre s'est formée dans le 
système solaire ; car indubitablement la planète 
Terre n'a pas toujours eu son existence distincte ; 
elle est un membre d'un corps plus étendu ; son 
individualité a eu un commencement. Le Système 
du monde de Lapîace est l'histoire d'une époque 
antéterrestre, l'histoire du monde avant la forma- 
tion de la planète Terre, ou, si l'on aime mieux, 
de la Terre dans son unité avec le soleil. En 
réalité, au point où nous sommes parvenus dans 
notre raisonnement, l'histoire du monde, c'est 
l'histoire du soleil. Le petit atome, détaché de la 
grande masse centrale autour de laquelle il gra- 
vite, compte à peine. Vous m'avez prouvé d'une 
façon qui a fait taire mes objections que la vie de 
notre planète a en réalité sa source dans le soleil, 
que toute force est une transformation du soleil, 
que la plante qui alimente nos foyers est du soleil 
emmagasiné, que la locomotive marche parTelTet 



168 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

du soleil qui dort depuis des siècles dans les 
couches souterraines de charbon de terre, que le 
cheval tire sa force des végétaux, produits eux- 
mêmes par le soleil, que le reste du travail à la 
surface de notre planète se jéduit à l'élévation de 
l'eau, phénomène qui est directement l'ouvrage 
du soleil. Ne parlons donc plus de la planète 
Terre, c'est un atome ; parlons de ce grand corps 
situé à une certaine région de l'espace, et autour 
duquel gravitent de petits satellites détachés de 
lui. Avant que la religion fut arrivée à proclamer 
s]ue Dieu doit être mis dans l'absolu et l'idéal, 
c'est-à-dire hors du monde, un seul culte fut 
raisonnable et scientifique, ce fut le culte du 
soleil. Le soleil est notre mère patrie et le dieu 
particulier de notre planète. L'incalculable série 
de siècles nécessaires pour traduire en durée les 
révolutions qui ont tiré toutes les réalités actuelles 
de la masse solaire n'a rien qui doive nous embar- 
rasser. Les milliards de siècles sont à notre dis- 
position. L'infini de la durée est avant nous, et 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 169 

aucun de ses éléments infinitésimaux n'a élé vide 
de faits. L'horizon borné dans lequel on envisage 
la nature est la principale cause de l'impossibilité 
où sont la plupart des esprits de concevoir d'une 
manière large et féconde l'histoire de l'univers. 

Mais le système solaire lui-même est-il éternel? 
ne pouvons-nous le dépasser? Nous le dépassons 
sans contredit, puisque par l'astronomie sidérale 
nous apprenons que le système solaire n'est qu'un 
point dans l'espace, un système entre des milliers 
de systèmes analogues. Si aucune donnée ne nous 
reste sur le commencement du soleil, ce commen- 
cement néanmoins a dû exister. Les nébuleuses, 
la voie lactée, sont les documents de cette très- 
vieille histoire ; mais, hélas ! d'incurables impos- 
sibilités nous arrêtent ici. L'astronomie, arrivée à 
ces distances, ne fait plus que balbutier, et, si 
nous étions réduits à son témoignage, nous 
devrions croire que le point le plus élevé de notre 
connaissance est le soleil. Au delà, nous ne sau- 
rions qu'une chose, c'est que le soleil n'est pas 



170 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

seul de son espèce, qu'il y a d'autres soleils, sans 
doute de même nature et assujettis aux mêmes 
lois que celui que nous connaissons. 

C'est ici que votre chimie intervient avec ses 
souveraines clartés. Beaucoup de petits faits por- 
taient depuis longtemps à croire que les corps 
répandus dans l'espace sont de la môme composi- 
tion que ceux qui forment notre globe. Bunsen et 
d'autres que vous connaissez mieux que moi ont 
démontré cette vérité capitale : la chimie du soleil 
est la même que celle de la Terre; les corps 
simples du soleil sont les mêmes que ceux de 
notre planète. La chimie dès lors cesse d'être une 
science terrestre, comme la géologie ; c'est une 
science qui domine au moins tout le système 
solaire, et qui très-probablement s'étend au de\h. 
Les expériences de Bunsen s'appliquent-elles dans 
une mesure quelconque aux étoiles fixes? Je 
l'ignore; mais la haute analogie de ces étoiles 
avec le soleil fait croire que la chimie comme 
nous la connaissons s'y applique également. Cea 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 171 

équivaut à dire que la chimie nous révèle des faits 
antésolaires, qu'elle nous fait atteindre une époque 
de l'histoire où la distinction des systèmes de 
mondes n'existait pas, au moins dans certaines 
régions de l'espace. Qu'est-ce que la chimie dans 
cette conception ? L'histoire de la plus vieille 
période du monde, l'histoire de la fondation de la 
molécule. Ne pensez-vous pas que la molécule 
pourrait bien être, comme toute chose, le fruit du 
temps, qu'elle est le résultat d'un phénomène 
très-prolongé, d'une agglutination continuée durant 
des milliards de milliards de siècles? Quoi qu'il 
en soit, la chimie précède évidemment l'astrono- 
mie, puisqu'elle nous révèle des lois et un déve- 
loppement antérieurs à l'existence individuelle 
dos globes célestes. Par elle, nous plongeons dans 
un monde où il n'y a ni planète ni soleil ; nous 
dépassons la période solaire, nous sommes en 
pleine période moléculaire. Ne pouvons-nous 
encore remonter au delà ? 

C'est vous qui me le files remarquer un jour : 



172 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

la physique mécanique est encore anléii(3nre à la 
chimie, au moins d'une façon virtuelle. Par elle, 
nous sommes transportés dans un monde composé 
d'atomes purs, ou, pour mieux dire, de forces 
dénuées de toute qualité chimique. La mécanique 
seule régnait en cet état primitiî où tout n'a- 
vait qu'un visage, où nulle individualité distincte 
n'existait. Y eut-il un âge du monde où la ma- 
tière exista ainsi sans qualité intrinsèque, sans 
autre détermination que la quantité de sa masse? 
Certes il ne faut pas raffiimer. Je ne puis cepen- 
dant m'empêcher de concevoir la gravitation 
comme quelque chose d'antérieur aux réactions 
chimiques. La mécanique me semble ainsi la 
science la plus ancienne par son objet. Son règne 
fut-il éternel ? La force et la masse ont-elles eu 
un commencement ? Quel sens a le mot commen- 
cement, quand il s'agit de ce que nous concevons 
comme primordial et sans antécédent ? 

C'est ici que notre raison s'abîme, c{ue toute 
science s'arrête, que les analogies se tai.stjiit. Les 



FRAGMENTS PHILOSOPIIIQUIÎ S. 173 

(( antinomies » de Kant se dressent en barrières 
infranchissables. Gomme toutes les fois qu'inter- 
vient la notion de riiifini, on entre dans une série 
sans fin de contradiclions et de cercles vicieux ! 
Seraient-ce les mathématiques, serait-ce surtout 
le calcul infinitésimal, qui nous tiendraient ici le 
secret ? Sans contredit, les mathématiques, par 
leurs divers ordres d'infini, nous fournissent la 
seule image qui jette quelque jour sur cette situa- 
tion étrange de l'esprit humain, placé entre la 
nécessité de supposer un commencement à l'uni- 
vers et l'impossibilité de l'admettre; mais ce n'est 
là qu'une image, les mathématiques ne sortant 
pas du signe, delà formule, ou en d'autres termes 
n'impliquant aucune réalité. Les mathématiques 
en effet seraient vraies, quand même rien n'exis- 
terait. Elles sont dans l'absolu, dans l'idéal. Or 
tout l'ordre des phénomènes où nous nous sommes 
tenus jusqu'ici est dans le réel. Entre l'existence 
première de l'atome et les mathématiques, il y a 
un abîme. Les mathématiques ne sont que le 



174 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

développement du principe d'identité, une tauto- 
logie d'un secours précieux quand on l'applique 
à quelque chose de réel, mais incapable de révéler 
une existence ni un fait. Elles ne fournissent pas 
de lois de la nature ; mais, en donnant d'admi- 
rables formules pour exprimer les transformations 
de la quantité, elles servent merveilleusement à 
faire sortir des lois de la nature tout ce que celles- 
ci contiennent. Elles n'apprennent rien sur le 
développement de l'être, mais elles montrent dans 
quelles catégories il était décidé de toute éternité 
que l'être existerait, en supposant qu'il dut 
exister. 

J'en dis autant de la métaphysique. J'ai nié 
autrefois l'existence de la métaphysique comme 
science à part et progressive ; je ne la nie pas 
comme ensemble de notions immuables à la façon 
de la logique. Ces sciences n'apprennent rien, 
mais elles font bien analyser ce que l'on savait. 
En tout cas, elles sont totalement hors des faits. 
Les règles du syllogisme, les axiomes fondamen- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES,. i7!j 

taux de la raison pure, seraient vrais comme les 
mathématiques, quand même il n'y aurait personne 
pour les percevoir. Mathématiques pures, logique, 
métaphysique, autant de sciences de l'éternel, de 
l'immuable, nullement historiques, nullement expé- 
rimentales, n'ayant aucun rapport avec l'existence 
et les faits. Par elles, nous plongeons dans un 
monde qui n'a ni commencement, ni fin, ni raison 
d'exister. Ne nions pas qu'il n'y ait des sciences 
de l'éternel ; mais mettons-les bien nettement 
hors de toute réalité. Dans l'ordre de la réalité, 
ce que nous voyons, c'est un développement éche- 
lonné selon le temps, et dans lequel nous distin- 
guons : 

i° Une période atomique, au moins virtuelle, 
règne de la mécanique pure, mais contenant déjà 
le germe de tout ce qui devait suivre; 

2° Une période moléculaire, où la chimie com- 
mence, où la matière a déjà des groupements 
distincts ; 

S" Une période solaire, où la matière est aggio- 



176 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

mérée dans l'espace en masses colossales, sépa- 
rées par des distances énormes; 

II" Une période planétaire, où dans chacun de 
ces systèmes se détachent autour de la masse 
centrale des corps distincts ayant leur développe- 
ment individuel, et où la planète Terre en parti- 
culier commence d'exister; 

5° Période du développement individuel de 
chaque planète, où la planète Terre traverse les 
évolutions successives que révèle la géologie, où 
la vie apparaît, où la botanique, la zoologie, la 
physiologie commencent à avoir un objet ; 

6" Période de l'humanité inconsciente, qui nous 
est révélée par la philologie et la mythologie com- 
parée, s'étendant depuis le jour où il y a eu sur 
la terre des êtres méritant le nom d'hommes jus- 
qu'aux temps historiques; 

1° Période historique commençant à poindre 
en Egypte, et comprenant environ 6,000 ans, 
dont 3,000 ans seulement avec quelque suite, 
et 300 ou /jOO ans seulement avec une pleine con- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 177 

science de toute la planète et de toute l'humaiiilé. 
En somme, ce qu'on appelle l'histoire est 
l'histoire de la dernière heure, comme si, pour 
comprendre l'histoire de France, nous étions ré- 
duits à savoir ce qui s'est passe depuis une dizaine 
d'années. Deux éléments, le temps et la tendance 
au progrès, expliquent l'univers. Mens agitât mo- 
lem... Spiritus intus alit... Sans ce germe fécond 
de progrès, le temps reste éternellement stérile. 
Une sorte de ressort intime, poussant tout à la 
vie, et à une vie de plus en plus développée, voilà 
l'hypothèse nécessaire. Les vieilles écoles ato- 
miques, qui trouvèrent tant de vérités, arrivèrent 
à l'absurde faute d'avoir compris cela. La « chi- 
quenaude » de Descartes ne suffit pas. Avec cette 
chiquenaude, on ne sortirait pas de la mécanique, 
et, à vrai dire, ce grand esprit n'en sortit jamais. 
il faut la tendance permanente à être de plus en 
plus, le besoin de marche et de progrès. Il faut 
admettre dans l'univers ce qui se remarque dans 

la plante et l'animal, une force intime qui porte le 

42 



178 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

germe à remplir un cadre tracé d'avance. Il y a 
une conscience obscure de l'univers qui tend à se 
faire, un secret ressort qui pousse le possible à 
exister. L'être m'apparaît ainsi comme un compro- 
mis entre des conditions opposées; comme une 
équation qui, dans la plupart des hypothèses, 
donne des solutions négatives ou imaginaires, 
mais qui, dans certains cas, en donne de réelles ; 
comme un van qui ne laisse passer que ce qui a 
droit de vivre, c'est-à-dire ce qui est harmonieux. 
Mille espèces ont existé ou tendu à exister qui 
n'existent plus. Les unes n'ont duré qu'un siècle, 
les autres ont duré cent siècles, parce qu'elles 
avaient des conditions d'existence plus ou moins 
étroites (la girafe, le castor, la baleine, expirent 
de nos jours). Les unes se sont brisées tout net, 
les autres se sont modifiées; d'autres n'ont eu 
qu'une existence virtuelle, laquelle, faute de con- 
ditions avantageuses, n'a point passé à l'acte. 
L'univers est de la sorte une lutte immense où 
la victoire est à ce qui est possible, flexible, pon- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 179 

déré, où tout s'équilibre, se plie, se balance. 
L'organe fait le besoin, mais il est aussi le résul- 
tai du besoin; en tout cas, le besoin lui-même 
qu'est-il, si ce n'est cette conscience divine qui se 
trahit dans l'instinct de l'animal, dans les ten- 
dances innées de l'homme, dans les dictées de la 
conscience, dans celte harmonie suprême qui fait 
que le monde est plein de nombre, de poids et de 
mesure? Rien n'est que ce qui a sa raison d'être ; 
mais on peut ajouter que tout ce qui a sa raison 
d'être a été ou sera. 

Ce qu'il y a de certain, c'est que tout dévelop- 
pement commencé s'achèvera. Emettre une telle 
assertion n'est pas plus téméraire que d'affirmer 
que la graine deviendra un arbre, l'embryon un 
animal complet. Sans doute on n'a jamais le droit 
de dire cela pour les cas particuliers : il n'est 
jamais sur que telle graine ou tel embryon ne tra- 
versera pas des chances mauvaises, qui arrêteront 
son développement; mais ces chances mauvaises se 
perdent dans l'ensemble. D'innombrables germes 



J|80 FUAGMENT5 PHILOSOPHIQUES. 

de fleurs périssent chaque année; nous savons 
cependant qu'il y aura des fleurs le prii.teinps pro- 
chain. — Or nous saisissons plusieurs phases d'un 
développement qui se continue depuis des mil- 
liards de siècles avec une loi fort déterminée. Celte 
loi est le progrès, qui a fait passer le monde du 
règne de la mécanique à celui de la chimie, de 
l'état atomique et moléculaire à l'état solaire, si 
j'ose le dire, c'est-à-dire à l'état de masses isolées 
dans l'espace; qui a tiré de la masse solaire des 
existences planétaires séparées d'elle, quoique tou- 
jours dans son intime dépendance; qui dans chaque 
planète, au moins dans la nôtre, a produit un dé- 
veloppement régulier : l'apparition de la vie, le 
perfectionnement successif de cette vie, — l'ap-- 
parition, le progrès de la conscience, d'abord 
obscure et enveloppée, vers quelque chose de plus 
en plus libre et clair, — la formation lente 
de l'humanité, — le développement de l'huma- 
nité, d'abord inconscienle dans les mythes et le 
langage, puis consciente dans l'histoire pro- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 181 

prement dite, — et cette histoire elle-même tou- 
jours plus une, plus puissante, plus étendue. Le 
progrès vers la conscience est la loi la plus géné- 
rale du monde. La plus haute chose que nous con- 
naissions dans l'ordre de l'existence (c'est-à-dire 
hors de l'absolu et de l'idéal), c'est l'humanité. 
Certes nous ne pouvons nier qu'il n'y ait dans d'au- 
tres corps célestes des consciences bien plus avan- 
cées que celles de l'humanité; mais nous n'en 
avons nulle connaissance. Il y a plus : nous pou- 
vons affirmer qu'aucune de ces consciences, dont 
l'existence est plus que probable, n'est arrivée à 
un degré immensément supérieur à celui que 
l'homme a pu atteindre. Ce qui constituerait en 
etTet une colossale supériorité pour une conscience 
intelligente, ce serait d'avoir franchi autrement 
que par l'induction scientifique les limites de sa 
planète, d'avoir étendu son action au delà du corps 
céleste où elle serait née. Or rien de semblable 
n'a lieu dans le système solaire. Toutes les huma- 
nités que ce système peut renfermer sont empri- 



182 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

sonnées dans leur limite astronomique, et aucune 
d'elles n'en sait assez pour agir sur les autres 
corps du système. Nous ne pouvons en dire au- 
tant des autres systèmes solaires; mais certaine- 
ment aucun être ou classe d'êtres intelligents, sur 
un point quelconque de l'univers visible, n'est 
arrivé à une totale action sur la matière, ni à se 
mettre en rapport avec les êtres vivant sur d'autres 
corps. Jamais un fait n'a été observé qui exige une 
telle hypothèse. En dehors de l'homme, on n'a 
jamais constaté un seul acte libre intervenant dans 
le courant des choses pour leur faire prendre un 
cours différent de celui qu'elles eussent pris sans 
cela. 

De la long'uc histoire que nous connaissons, 
pouvons-nous tirer quelque induction sur l'ave- 
nir? L'infini du temps sera après nous comme il 
a été avant nous, et dans des milliards de siècles 
l'univers différera de ce qu'il est aujoui'd'hui, au- 
tant que le monde d'aujourd'hui diffère du temps 
où ni terre ni soleil n'existaient. L'humanité a 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 483 

commencé, l'hunaaiiité finira. La planète Terre a 
commencé, la planète Terre finira. Le système so- 
laire a commencé, le système solaire finira. Seu- 
lement ni Têtre ni la conscience ne finiront. Il y 
am'a quelque chose qui sera à la conscience 
actuelle ce que la conscience actuelle est à l'atome. 
Et d'abord l'humanité, avant d'avoir épuisé sa 
planète et subi d'une façon fatale l'etTet du refroi- 
dissement du soleil, peut compter sur plusieurs 
milliers de siècles. Que sera le monde quand un 
million de fois se sera reproduit ce qui s'est passé 
depuis 1763, quand la chimie, au lieu de quatre- 
vingts ans de progrès, en aura cent millions? Tout 
essai pour imaginer mi tel avenir est ridicule et sté- 
rile. Cet avenir sera cependant. Qui sait si l'homme 
ou tout autre être intelligent n'arrivera pas à con- 
naître le dernier mot de la matière, la loi de la 
vie, la loi de Talome? Qui sait si, étant maître du 
secret de la matière, un chimiste prédestiné ne 
transformera pas toute chose? Qui sait si^ maître 
du secret de la vie, un biologiste omniscient n'en 



184 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

modifiera pas les conditions, si un jour les espèces 
naturelles ne passeront pas pour des restes d'un 
monde vieilli, incommode, dont on gardera curieu- 
sement les restes dans des musées? Qui sait, en 
un mot, si la science infinie n'amènera pas le pou- 
voir infini, selon le beau mot baconien : « Savoir, 
c'est pouvoir »? L'être en possession d'une telle 
science et d'un tel pouvoir sera vraiment maître 
de l'univers. L'espace n'existant plus pour lui, il 
franchira les limites de sa planète. Un seul pou- 
voir gouvernera réellement le monde, ce sera la 
science, ce sera l'esprit. 

Dieu alors sera complet, si l'on fait du mot Dieu 
le synonyme de la totale existence. En ce sens, 
Dieu sera plutôt qu'il n'est : il est in fieri^ il est 
en voie de se faire. Mais s'arrêter là serait une 
théologie fort incomplète. Dieu est plus que la to- 
tale existence; il est en même temps l'absolu. Il 
est l'ordre où les mathématiques, la métaphysique, 
la logique sont vraies; il est le lieu de l'idéal, le 
principe vivant du bien, du beau et du vrai. En- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 185 

visage de la sorte, Dieu est pleinement et sans 
réserve ; il est éternel et immuable, sans progrès 
ni devenir. 

Ce triomphe de l'esprit, ce vrai royaume de 
Dieu, ce retour au modèle idéal, me semblent la 
fin suprême du monde C'est l'humanité qui, à 
notre connaissance, est le principal instrument de 
cette œuvre sacrée. L'animal le plus humble, le 
dernier zoophyte, est à sa manière déjà un com- 
mencement de connaissance de la nature par elle- 
même, un retour obscur vers l'unité; mais l'huma- 
nité, par la faculté qu'elle a de capitaliser les 
découvertes, par le privilège qu'a chaque généra- 
tion de partir du point où la précédente s'est arrê- 
tée pour passer à de nouveaux progrès, est mar- 
quée pour une plus haute destinée. Le règne de 
l'esprit est l'œuvre propre de l'humanité. En sup- 
posant que ce ne soit pas elle qui atteigne le but, 
elle aura marqué dans la série des efforts pour 
l'atteindre. Alors nous régnerons, nous tous 
hommes de l'idée. Nous serons cendres depuis 



486 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

des milliards d'années, les quelques molécules 
qui font la matière de notre être seront désagrégées 
et passées à d'incalculables transformations; mais 
nous ressusciterons dans le monde que nous aurons 
contribué à faire. Notre œuvre triomphera. Le 
sens moral alors se trouvera avoir eu raison ; la 
foi, qui croit contre l'apparence, sera justifiée : 
c'est elle qui aura bien deviné; la religion se trou- 
vera vraie. La vertu alors s'expliquera. On com- 
prendra le but et la signification de cet instinct 
étrange qui poussait l'homme, sans nulle arrière- 
pensée d'intérêt, sans espoir de récompense (la 
vraie vertu est à celte condition), au renoncement, 
au sacrifice. La croyance à un Dieu père sera 
justifiée. Notre petite découverte, notre effort pour 
faire régner le bien et le vrai sera une pierre cachée 
dans les fondements du temple éternel ; nous n'en 
aurons pas moins contribué à l'œuvre divine. Notre 
vie aura été une portion de la vie infinie; nous y 
aurons notre place marquée pour Téternité. 

De qui est donc celte phrase qu'un bienveillant 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 187 

r.nonyme m'adressait il y a quelques jours : « Dieu 
est immanent dans l'ensemble de l'univers, et 
dans chacun des êtres qui le composent. Seule- 
ment il ne se connaît pas également dans tous. 
Il se connaît plus dans la plante que dans le 
rocher, dans l'animal que dans la plante, dans 
l'homme que dans l'animal , dans l'homme intel- 
ligent que dans l'homme borné, dans l'homme 
de génie que dans l'homme intelligent, dans So- 
ciale que dans l'honmie de génie, dans Bouddha 
que dans Socrate, dans le Christ que dans Boud- 
dha. » Voilà la thèse fondamentale de toute notre 
théologie. Si c'est bien là ce qu'a voulu dire 
Hegel, soyons hégéliens. 

Je sais que les idées que notre philosophie tout 
expérimentale se fait de la conscience semblent 
peu d'accord avec ces aspirations. La conscience 
en elTet est pour nous une résultante : or la résul- 
tante disparaît avec l'organisme d'où elle sort; 
l'efTet s'en va avec la cause; le cerveau se décom- 
posant, la conscience devrait donc disparaître. 



<88 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

Biais l'âme, la personne, doivent être conçues 
comme choses distinctes de la conscience. La con- 
science a un lien étroit avec l'espace, non qu'elle 
réside en un point donné, mais parce qu'elle 
s'exerce dans des limites déterminées. L'àme, au 
contraire, la personnalité de chacun, n'est nulle 
part, puisque l'homme agit souvent plus fortement 
à mille lieues que dans le canton qu'il habite. 
L'âme est où elle agit, où elle aime. Dieu étant 
l'idéal, objet de tout amour, Dieu est donc essen' 
tiellement le lieu des âmes. La place de l'homme 
en Dieu, l'opinion que la justice absolue a de lui, 
le rang qu'il tient dans le seul vrai monde, qui 
est le monde selon Dieu, sa part en un mot de la 
conscience générale, voilà son être véritable. Cet 
être moral de chacun de nous est si bien notre moi 
intime, que les grands hommes y sacrifient leur 
vie selon la chair, abrégeant leurs jours et au be- 
soin endurant la mort pour leur vraie vie, qui est 
leur rôle dans l'humanité. 

A ce point de vue, qui est plus vivant, à l'heure 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES, 189 

présente, que Jésus? Jésus n'exisle-t-il pas mille 
fois plus, n'est-il pas mille fois plus aimé de nos 
jours qu'au moment où il parcourait la Galilée? Il ne 
s'agit nullement ici de larépulation, de la gloire, qui, 
sans être une vanité, est souvent une criante injus- 
tice. Plusieurs des hommes qui tiennent le premier 
rang dans l'humanité sont et resteront oubliés. 
« Ils vivent pour Dieu » : ^Sgi tw ôeo), comme 
dit l'auteur du traité De ralionis impeno, un ad- 
mirable traité écrit par un compatriote et un con- 
temporain de Jésus. Les plus grands saints sont 
les saints inconnus, et Dieu garde le secret des 
plus hauts mérites qui aient ennobli un être moral. 
Des hommes parfaitement ignorés de la foule 
exercent en réalité dans le monde une plus grande 
influence que les hommes dont la réputation est la f 
plus bruyante. C'est en Dieu que l'homme est im- 
mortel. Les catégories de temps et d'espace étant 
effacées dans l'absolu, ce qui existe pour l'absolu 
est aussi bien ce qui a été que ce qui sera. En 
Dieu vivent de la sorte toutes les âmes qui ont 



100 FUAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

vécu. Pourquoi le règne de l'esprit, fin de l'Liiiivers, 
ne serait-il pas ainsi la résurrection de toutes les 
consciences? L'esprit sera tout-puissant, l'idée sera 
toute réalité : que signifie ce langage, si ce n'est 
qu'en l'idée tout revivra? La manière dont ces 
choses s'accompliront ne peut que nous échapper, 
car, je le répète, dans un milliard de siècles l'état 
du monde sera peut-être aussi dilïérent de l'état 
présent que l'atome mécanique l'est d'une pensée 
ou d'un sentiment. 

Ce que nous pouvons affirmer toutefois, c'est 
que la résurrection finale se fera par la science, 
par la science, dis-je, soit de l'homme, soit de tout 
autre être intelligent. La réforme scientifique de 
l'univers est l'œuvre à peine commencée qui est 
dévolue à la raison. Mille fois cette tentative sera 
traitée d'attentat, mille fois l'esprit conservateur 
s'écriera qu'on fait un outrage à Dieu en touchant 
à son œuvre ; mais le progrès de la conscience est 
une chose fatale. Mettons que notre planète soit 
condamnée à n'atteindre que des résultats mé- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. I'.)1 

diocres, que la routine, sous prétexte de consei'ver 
les dogmes dont elle a besoin, étoulTe l'esprit 
scientifique et amène l'annulation de rhunianilé 
pour les grandes choses : que serait une telle 
perte dans l'ensemble de l'univers? La même que 
celle d'un grain de blé qui, dans les plaines de la 
Beauce, tombe sur un caillou, ou d'un germe de 
vie qui, dans la nuit mystérieuse de la génération, 
ne trouve pas les conditions favorables à son déve- 
loppement. 

Adieu, cherchons toujours. 



LA 

SCIENCE IDÉALE 



ET LA 



SCIENCE POSITIVE 



RÉPONSE DE M. BERTHELOT 

Votre exposition du système ou plutôt de l'his- 
toire du monde, telle que vous l'entendez, a dû 
exciter, j'en suis sûr, l'étonnement de bien des 
gens. Les uns n'admettent point qu'il soit permis 
de traiter de pareilles questions, parce qu'ils ont 
a priori des solutions complètes sur l'origine et sur 
la lin de toutes choses. Les autres, au contraire, 
ne conçoivent môme pas que l'on puisse les aborder 

à aucun point de vue d'une manière sérieuse et 

43 



19Zi FRAGMENTS PIIlLOSOPHIQrES. 

parvenir à des solutions qui aient le moindre degré 
de probabilité. Ils rejettent tout à fait les ex- 
positions de ce genre et les regardent comme 
étrangères au domaine scientifique. En fait, la lé- 
gitimité et surtout la certitude de semblables con- 
ceptions peuvent toujours être controversées, parce 
que les données positives d'un ordre général et 
impersonnel et les aperçus poétiques d'un ordre 
particulier et individuel concourent à en former 
la trame. 

C'est des premières données que les systèmes 
de cette nature tirent leur force, ou plutôt leur 
degré de vraisemblance; c'est par les autres qu'ils 
prêtent le flanc et sont exposés à être traités de 
pures chimères. Mais, si l'on n'accepte le mélange 
de ces deux éléments, tout système régulier, toute 
conception d'ensemble de la nature est impossible. 
Et cependant l'esprit humain est porté par une 
impérieuse nécessité à affirmer le dernier mot des 
choses, ou tout au moins à le chercher! C'est cette 
nécessité qui rend légitimes de semblables tenta- 



FRAGMENTS PHIl.OSOP HIQUES. 1î)5 

tives; mais à la condition de leur assigner leur 
vrai caractère, c'est-à-dire de montrer explicite- 
ment quelles sont les données positives sur les- 
quelles on s'appuie, et quelles sont les données 
hypothétiques que l'on a introduites pour rendre 
la construction possible. En un mot, il faut bien 
marquer que l'on procède ici par une tout aulre 
méthode que celle de la vieille métaphysique, et 
que les solutions auxquelles on arrive, loin d'être 
les plus certaines dans l'ordre de la connaissance, 
et celles dont on déduit a priori tout le reste par 
voie de syllogisme, sont, au contraire, les plus flot- 
tantes. Bref, dans les tentatives qui appartiennent 
à ce que j'appellerai la science idéale, qu'il s'a- 
gisse du monde physique ou du monde moral, il 
n'y a de probabilité qu'à la condition de s'appuyer 
sur les mêmes méthodes qui font la force et la 
certitude de la science positive. 



<96 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 



I. 



La science positive ne poursuit ni les causes 
premières ni la fin des clioses; mais elle procède 
en établissant des faits et en les rattachant les uns 
aux autres par des relations immédiates. C'est la 
chaîne de ces relations, chaque jour étendue plus 
loin par les efforts de l'intelligence humaine, qui 
constitue la science positive. Il est facile de mon- 
trer dans quelques exemples comment, en partant 
des faits les plus vulgaires, de ceux qui font l'objet 
de l'observation journalière, la science s'élève, par 
une suite de pourquoi sans cesse résolus et sans 
cesse renaissants, jusqu'aux notions générales qui 
représentent l'explication commune d'un nombre 
immense de phénomènes. 

Commençons par des notions empruntées à 
l'ordre physique. Pourquoi une torche, une lampe 
éclairent-elles? Voilà une question bien simple, 
qui s'est présentée de tout temps à, la eu- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 497 

riosité humaine. Nous pouvons répondre aujour- 
d'hui : parce que la torche, en brûlant, dégage 
des gaz mêlés de particules solides de charbon et 
portés à une température très-élevée. — Cette ré- 
ponse n'est pas arbitraire, ou fondée sur le raison- 
nement; elle résulte d'un examen direct du phé- 
nomène. En effet, les gaz concourent à former 
cette colonne brûlante qui s'échappe de la che- 
minée des lampes; la chimie peut les recueillir et 
les analyser dans ses appareils. Le charbon se dé- 
posera, si l'on introduit dans la flamme un corps 
froid. Quant à la haute température des gaz, elle 
est manifeste, et elle peut être mesurée avec les 
instruments des physiciens. — Voilà donc la lu- 
mière de la torche expliquée, c'est-à-dire rap- 
portée à ses causes prochaines. 

Mais aussitôt s'élèvent de nouvelles questions. 
Pourquoi la torche dégage-t-elle des gaz? pour- 
quoi ces gaz renferment-ils du charbon en suspen- 
sion? pourquoi sont-ils portés à une température 
élevée? — On y répond en soumettant ces faits à 



198 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

une observation plus approfondie. La torche ren- 
ferme du charbon et de l'hydrogène, tous deux 
éléments combustibles. Ce sont là des faits obser- 
vables : le charbon peut être isolé en chauffant 
très-fortement la matière de la torche; l'hydrogène 
fait partie de l'eau qui se produit lorsqu'on briile 
la torche. Ces deux éléments combustibles de la 
torche enflammée s'unissent avec un des éléments 
de l'air, l'oxygène; ce qui est un nouveau fait 
établi par l'analyse des gaz dégagés. Or cette 
union des éléments de la torche, charbon et hy- 
drogène, avec un élément de l'air, l'oxygène, 
produit, comme le prouve l'expérience faite sur 
les éléments isolés, une très-grande quantité de 
chaleur. Nous avons donc expliqué l'élévation de 
la température. En même temps nous expliquons 
pourquoi la torche dégage des gaz. C'est surtout 
parce que ses éléments unis à l'oxygène produisent : 
l'un (le charbon) de l'acide carbonique, naturelle- 
ment gazeux; l'autre (l'hydrogène) de l'eau, qui à 
cotte haute température se réduit en vapeur. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 199 

c'est-à-dire en gaz. — Enfin le charbon pulvé- 
rulent et suspendu dans la flamme, à laquelle il 
donne son éclat, se produit, parce que l'hydro- 
gène, plus combustible que le charbon, brûle le 
premier aux dépens de l'oxygène; tandis que le 
charbon mis à nu arrive à Tétat solide jusqu'à la 
surface extérieure de la flamme : selon qu'il y 
brûle plus ou moins complètement, la flamme est 
éclairante ou fuhgineuse. — Voilà donc la série 
de nos seconds pourquoi résolue, expliquée, c'est- 
à-dire ramenée par l'observation des faits à des 
notions d'un ordre plus général. 

Ces notions se réduisent en définitive à ceci : 
la combinaison avec l'oxygène des éléments de la 
torche, c'est-à-dire du carbone et de l'hydrogène, 
produit de la chaleur. — Elles sont plus générales 
que le fait particulier dont nous sommes partis. 
En effet, elles expliquent non-seulement pourquoi 
la torche est lumineuse, mais aussi pourquoi la 
combustion du bois, de la houille, de l'huile, de 
l'esprit-de-vin, du gaz d'éclairage , etc. , pro- 



200 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

duit de la lumière. L'observation de ces eiïets 
divers prouve qu'ils dérivent d'une même cause 
prochaine. Presque tous les phénomènes de lu- 
mière et de chaleur que nous produisons dans la 
vie commune s'expliquent de la même manière. 
On voit ici comment la science positive s'élève à 
des vérités générales par l'étude individuelle des 
phénomènes. Toutefois, avant d'insister sur le ca- 
ractère de sa méthode, poursuivons-en les appli- 
cations jusqu'à des vérités d'un ordre plus élevé. 
Pourquoi le charbon, l'hydrogène, en se com- 
binant avec l'oxygène^ produisent-ils de la cha- 
leur? Telle est la question qui se présente mainte- 
nant à nous. L'expérience des chimistes a répondu 
que c'est là un cas particulier d'une loi générale, 
en vertu de laquelle toute combinaison chimique 
dégage de la chaleur. Le soufre de l'allumette qui 
brûle, c'est-à-dire qui s'unit à l'oxygène, le phos- 
phore qui se combine à ce même oxygène avec 
une lueur éblouissante, les brins de fer détachés 
des pieds des chevaux qui brûlent en étincelles, 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 201 

le zinc qui produit cette lumière bleuâtre et aveu- 
glante des feux d'artifice, fournissent de nouveaux 
exemples, connus de tout le monde et propres à 
démontrer cette loi générale. Elle embrasse des 
milliers de phénomènes qui se développent chaque 
jour devant nos yeux. La chaleur de nos foyers et 
de nos calorifères, celle qui fait marcher les ma- 
chines à vapeur, aussi bien que celle qui maintient 
la vie et l'activité des animaux, sont produites, 
l'expérience le prouve, par la combinaison des 
éléments. Nous voici donc arrivés à l'une des no- 
tions fondamentales de la chimie, à l'une des 
causes qui produisent les etTets les plus nombreux 
et les plus importants dans l'univers. 

Nous ne sommes cependant pas encore au bout 
de nos pourquoi. Derrière chaque problème ré- 
solu, l'esprit humain soulève aussitôt un problème 
nouveau et plus étendu. Pourquoi la combinaiso-n 
chimique dégage-t-elle de la chaleur? Voilà ce 
que l'on se demande maintenant. Or les expé- 
riences les plus récentes tendent à établir que la 



202 FRAGiMENTS PHILOSOPHIQUES. 

réponse doit être tirée des faits qui réduisent la 
chaleur à des explications purement mécaniques. 
La chaleiu' paraît n'être autre chose qu'un mouve- 
ment spécial des dernières particules des corps; en 
cllet, ce mouvement peut être transformé à volonté 
et d'une manière équivalente dans les travaux or- 
dinaires, produits par l'action de la pesanteur et des 
agents mécaniques proprement dits. Telle estpréci- 
sément l'origine du travail des machines à vapeur. 
Or, dans l'acte de la combinaison chimique, les 
particules des corps changent de distance et de 
position relatives : d'où résulte un travail qui se 
traduit par un dégagement de chaleur. C'est en 
vertu d'un effet analogue, mais plus palpable, que 
le fer frappé par le marteau s'échauffe, le rappro- 
chement des particules du fer et le genre de mou- 
vement qu'elles ont pris donnant lieu à cette même 
transformation équivalente d'un phénomène méca- 
nique en un phénomène calorifique. Tout dégage- 
ment de chaleur produit, soit par une action chi- 
mique, coït par une action de toute autre nature, 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 203 

devient ainsi un cas particulier de la mécanique. 
La physique et la chimie se ramènent dès lors à 
la mécanique, non en vertu d'aperçus obscurs et 
incertains, non à la suite de raisonnements a jonor?, 
mais au moyen de notions indubitables, toujours 
fondées sur l'observation et sur l'expérience, et 
qui tendent à établir, par l'étude directe des trans- 
formations réciproques des forces naturelles, leur 
identité fondamentale. 

Pour atteindre à de si grands résultats, pour 
enchaîner une telle multitude de phénomènes par 
les liens d'une même loi générale et conforme à 
la nature des choses, l'esprit humain a suivi une 
méthode simple et invariable. Il a constaté les 
faits par l'observation et par l'expérience; il les a 
comparés, et il en a tiré des relations, c'est-à-dire 
des faits plu>'. généraux, qui ont été à leur tour, 
et c'est là leur seule garantie de réalité, vérifiés 
par l'observation et par l'expérience. Une géné- 
ralisation progressive, déduite des faits antérieurs 
et vérifiée sans cesse par de nouvelles observa- 



204 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

tions, conduit ainsi notre connaissance depuis les 
phénomènes vulgaires et particuliers jusqu'aux 
lois naturelles les plus abstraites et les plus éten- 
dues. Mais, dans la construction de cette pyramide 
delà science, toutes les assises, de labase au som- 
met, reposent sur l'observation et sur l'expérience. 
C'est un des principes de la science positive qu'au- 
cune réalité ne peut être établie par le raisonne- 
ment. Le monde ne saurait être deviné. Toutes 
les fois que nous raisonnons sur des existences, 
les prémisses doivent être tirées de l'expérience et 
non de notre propre conception; de plus, la con- 
clusion que l'on tire de telles prémisses n'est que 
probable et jamais certaine : elle ne devient cer- 
taine que si elle est trouvée, à l'aide d'une obser- 
vation directe, conforme à la réalité. 

Tel est le principe solide sur lequel reposent 
les sciences modernes, l'origine de tous leurs 
développements véritables, le fil conducteur 
de toutes les découvertes si rapidement accumu- 
lées depuis le commencement du xvii'' siècle 



FRAGMENTS l'HILOSOPH lOU ES. 205 

dans tous les ordres de la connaissance humaine. 
Cette méthode est tard venue dans le monde; 
son triomphe, sinon sa naissance, est l'œuvre des 
temps modernes. L'esprit humain d'abord avait 
procédé autrement. Lorsqu'il osa pour la première 
fois s'abandonner à lui-même^il chercha à deviner 
le monde et à le construire, au lieu de Tobserver. 
C'est par la méditation poursuivie pendant des 
années, par la concentration incessante de leur 
intelligence, que les sages indiens s'elïorçaient 
d'arriver à la conception souveraine des choses, 
et par suite à la domination sur la nature. Les 
Grecs n'eurent pas moins de confiance dans la 
puissance de la spéculation, comme en témoignent 
l'histoire des philosophes de la grande Grèce et 
celle des néoplatoniciens. Le rapide progrès des 
sciences mathématiques entretenait cette illusion. 
A l'aide de quelques axiomes tirés soit de l'esprit 
humain, soit de l'observation, et en procédant 
uniquement par voie de raisonnement, la géomé- 
trie avait commencé, dès le temps des Grecs, à 



206 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

élever ce merveilleux édifice, qui a subsisté et 
subsistera toujours sans aucun changement essen- 
tiel. La logique règne ici en souveraine, mais c'est 
dans le monde des abstraclions. Les déductions 
mathématiques ne sont certaines que d;ms leur 
ordre même; elles n'ont aucune existence effective 
en dehors de la logique. Si on les applique à 
l'ordre des réalités, où elles constituent un instru- 
ment puissant, elles tombent aussitôt sous la con- 
dition commune, c'est-à-dire que les prémisses 
doivent être tirées de l'observation, et que la con- 
clusion doit être contrôlée par cette même obser- 
vation. Mais le vrai caractère de ces applications 
ne fut pas reconnu d'abord, et l'on a cru en 
général, jusque dans les temps modernes, pouvoir 
construire le système du monde par voie de dé- 
duction et à l'image de la géométrie. 

Au commencement du xvi* siècle, le change- 
ment de méthode s'opère d'une manière décisive 
dans les travaux de Galilée et des académiciens 
de Florence. Ce sont les véritables ancêtres de la 



FKAGiMEiNTS PHILOSOPHIQUES. 207 

science positive : ils ont posé les premières assises 
de l'édifice qui depuis n'a pas cessé de s'élever. 
Le xviif siècle a vu le triomphe de la nouvelle 
méthode : des sciences physiques, où elle était 
d'abord renfermée, il l'a transportée dans les 
sciences politiques, économiques, et jusque dans 
le monde moral. Diriger la société conformément 
aux principes de la science et de la raison, tel a 
été le but final du xviii' siècle. L'organisation pri- 
mitive de l'Institut est là pour en témoigner. Mais 
l'application de la science aux choses moialcs 
réclame une attention particulière ; car cette exten- 
sion universelle de la méthode positive est déci- 
sive dans l'histoire de l'humanité. 

Jusqu'ici j'ai parlé surtout des sciences phy- 

m 

siques, et j'ai dit que l'on ne saurait arriver à la 
connaissance des choses autrement ciue par l'ob- 
servation directe. Gela est vrai pour le monde des 
êtres vivants, comme pour celui des êtres inorga- 
nigues; pour le monde moral, comme pour le 
monde physique. 



208 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

Dans l'ordre moral, comme dans l'ordre maté- 
riel, il s'agit d'abord d'établir les faits et de les 
contrôler par l'observation, puis de les enchaîner 
en s' appuyant sans cesse sur cette même observa- 
tion. Tout raisonnement qui tend à les déduire 
a priori de quelque axiome abstrait est chimé- 
rique; tout raisonnement qui tend à opposer les 
unes aux autres des vérités de fait, et à en détruire 
quelques-unes, en vertu du principe logique de 
contradiction , est également chimérique. C'est 
l'observation des phénomènes du monde moral, 
révélés soit par la psychologie, soit par l'histoire 
et l'économie politique; c'est l'étude de leurs rela- 
tions, graduellement généralisées et incessamment 
vérifiées, qui servent de fondement à la connais- 
sance scientifique de la nature humaine. La 
méthode qui résout cliaque jour les problèmes du 
monde matériel et industriel est la seule qui 
puisse résoudre et qui résoudra tôt ou tard les 
problèmes fondamentaux relatifs à l'organisation 
des sociétés. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 209 

C'est en établissant les vérités morales sur le 
fondement solide de la raison pratique que Kant 
leur a donné, à la fin du siècle dernier, leur 
base véritable et leurs assises définitives. Le sen- 
timent du bien et du mal est un fait primordial de 
la nature humaine ; il s'impose à nous en dehors 
de tout raisonnement, de toute croyance dogma- 
tique, de toute idée de peine ou de récompense. 
La notion du devoir, c'est-à-dire la règle de la 
vie pratique, est par là reconnue comme un fait 
primitif, en dehors et au-dessus de toute discus- 
sion. Elle ne peut plus désormais être compromise 
par l'écroulement des hypothèses métaphysiques 
auxquelles on l'a si longtemps rattachée. 

Il en est de même de la liberté, sans laquelle le 
devoir ne serait qu'un mot vide de sens. La dis- 
cussion abstraite si longtemps agitée entre le fata- 
lisme et la liberté n'a plus déraison d'être. L'homme 
sent qu'il est libre : c'est un fait qu'aucun raisonne- 
ment ne saurait ébranler. Voilà quelques-unes des 
conquêtes capitales de la science moderne. 

14 



210 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

Ainsi la science positive a conquis peu à peu 
dans l'humanité une autorité fondée, non sur le 
raisonnement abstrait, mais sur la conformité 
nécessaire de ses résultats avec la nature même 
des choses. L'enfant se plaît dans le rêve, et il en 
est de même des peuples qui commencent ; mais 
lien ne sert de rêver, si ce n'est à se faire illusion 
à soi-même. Aussi tout homme préparé par une 
éducation suffisante acceple-t-il d'abord les résul- 
tats de la science positive comme la seule mesure 
de la certitude. Ces résultats sont aujourd'hui 
devenus si nombreux, que, dans l'ordre des con- 
naissances positives, l'homme le plus ordinaire, 
pourvu d'une instruction moyenne, a une science 
infiniment plus étendue et plus profonde que les 
plus grands hommes de l'antiquité et du moyen 
âge. 

Les anciennes opinions, nées trop souvent de 
Tignorance et de la fantaisie, disparaissent peu à 
■peu pour faire place à des convictions nouvelles, 
fondées sur l'observation de la nature, j'entends 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 211 

de la nature morale aussi bien que de la nature 
physique. Les premières opinions avaient sans 
cesse varié, parce qu'elles étaienl arbitraires; les 
nouvelles subsisteront, parce que la réalité en 
devient de plus en plus manifeste , à mesure 
qu'elles trouvent leur application dans la société 
humaine, depuis l'ordre matériel et industriel 
jusqu'à l'ordre moral et intellectuel le plus élevé. 
La puissance qu'elles donnent à l'homme sur le 
monde et sur l'homme lui-même est leur plus 
solide garantie. Quiconque a goûté de ce fruit ne 
saurait plus s'en détacher. Tous les esprits réflé- 
chis sont ainsi gagnés sans retour, à mesure que 
s'eiïace la trace des vieux préjugés, et il se con- 
stitue dans les régions les plus hautes de l'huma- 
nité un ensemble de convictions qui ne seront 
plus jamais renversées. 



212 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

II. 

J'ai dit ce qu'était la science positive, son objet, 
sa méthode, sa certitude; je vais maintenant par- 
ler de la science idéale. Gonmiençons par son 
objet. 

La science positive n'embrasse qu'une partie 
du domaine de la connaissance, telle que l'huma- 
nité l'a poursuivie jusqu'à présent. Elle assemble 
les faits observés et construit la chaîne de leurs 
relations ; mais cette chaîne n'a ni commencement 
ni fin, je ne dis pas certains, mais même entre- 
vus. La recherche de l'origine et celle de la fin 
des choses échappent à la science positive. Jamais 
elle n'aborde les relations du fini avec l'infini. 
Cette impuissance doit-elle être regardée comme 
inhérente à l'intelligence humaine? Faut-il, avec 
une école qui compte en France et ailleurs d'il- 
lustres partisans, faut-il regarder comme vaine 
toute curiosité qui s'étend au delà des relations 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 213 

immcciiates entre les phénomènes? Faut-il rejeter 
parmi les stériles discussions de la scolastique 
tous les autres problèmes, parce que la solution 
de ces problèmes ne comporte ni la même clarté, 
ni la même certitude ? 

La réponse doit être cherchée dans l'histoire de 
l'esprit humain : c'est la seule manière de rester 
fidèle à la méthode elle-même. Or la science des 
relations directement observables ne répond pas 
complètement et n'a jamais répondu aux besoins 
de l'humanité. En deçà comme au delà de la 
chaîne scientifique, l'esprit humain conçoit sans 
cesse de nouveaux anneaux; là où il ignore, il est 
conduit par une force invincible à construire et à 
imaginer, jusqu'à ce qu'il soit remonté aux causes 
premières. Derrière le nuage qui enveloppe toute 
fin et toute origine, il sent qu'il y a des réalités qui 
s'imposent à lui, et qu'il est forcé de concevoir 
idéalement, s'il ne peut les connaître. Il sent que 
là résident les problèmes fondamentaux de sa 
destinée. Ces réalités cachées, ces causes pre- 



214 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

mières, l'esprit humain les rattache d'une ma- 
nière fatale aux faits scientifiques, et, réunissant 
le tout, il en forme un ensemble, un système em- 
brassant l'universalité des choses matérielles et 
morales. 

Ce procédé de l'esprit humain représente donc 
un fait d'observation, prouvé par l'étude de chaf|ue 
époque, de chaque peuple, de chaque individu ; 
il n'est pas permis de refuser de l'apercevoir. C'est 
ici un fait comme tant d'autres : son existence 
nécessaire dispense d'en discuter la légitimité. Il 
se passe dans l'ordre intellectuel et moral quelque 
chose d'analogue à ce qui existe dans l'ordre poli- 
tique. L'existence actuelle d'un gouvernement idéal 
et absolument parfait a toujours été à bon droit 
regardée comme chimérique; et cependant jamais 
un peuple n'a pu subsister un seul moment sans 
un système gouvernemental plus ou moins impar- 
fait. De même, dans l'ordre de l'intelligence, la 
connaissance rigoureuse de l'ensemble des choses 
est inaccessible à l'esprit humain, et cependant 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 21o 

chaque homme est forcé de se construire ou d'ac- 
cepter tout fait un système complet, embrassant sa 
destinée et celle de l'univers. 

Gomment ce système doit-il être construit? C'est 
la question de la méthode dans la science idéale. 
Nous allons rappeler quel procédé scientifique les 
hommes ont en général suivi jusqu'ici dans cette 
construction; puis nous dirons quelle est, à notre 
avis, la méthode qui résulte de l'élat intellectuel 
présent et du développement acquis par les sciences 
po.-itives. 

Interrogeons les premiers philosophes : « ïhalès 
regarde l'eau comme premier principe *. iVnaxi- 
mène et Diogène établissent que l'air est antérieur 
à l'eau et qu'il est le principe des corps simples. 
Hippase de Blétaponte et Heraclite d'Éphèse 
admettent que le feu est le premier principe. 
Empédocle reconnaît quatre éléments, ajoutant la 
terre aux trois que nous avons nommés. Anaxagore 

\. Mélaplnjsique d'Arisloie, livre i'^''; tome I, p. 4 4 et suiv , 
traduction de MM. Pierron et Zévort. 



216 FRAGMEiNTS PHILOSOPHIQUES. 

de Clazomènes prétend que le nombre des prin- 
cipes est infini. Presque toutes les choses lorniées 
de parties semblables ne sont sujettes à d'aulre 
production, à d'autre destruction que l'agrégation 
ou la séparation ; en d'autres termes, elles ne 
naissent ni ne périssent, elles subsistent éternelle- 
ment ^. » 

La plupart de ces systèmes ne sont pas fondés 
seulement sur la considération de la matière, mais 
ils recourent en même temps à des notions mo- 
rales et intellectuelles. Parménide invoque comme 
principe « l'Amour, le plus ancien des dieux » ; 
Einpédocle introduit « l'Amitié et la Discorde », 
causes opposées des efTets contraires, c'est-à-dire 
du bien et du mal, de l'ordre et du désordre, qui se 
trouvent dans la nature. Anaxagore recourt à « l'In- 
telligence » pour expliquer l'ordre universel, tout en 
préférant d'ordinaire rendre raison des phénomè- 
nes par « des airs, des éthers, des eaux et beaucoup 

1 . C'est à peu près la doctrine des corps simples de la ciiimie 
moderne. 



FRAGiMENTS PHILOSOPHIQUES. 217 

d'au 1res choses déplacées au jugement de Platon*» . 

Voici maintenant le monde expli(|ué par des 
considérations purement logiques. « Du temps de 
ces philosophes et avant eux % ceux qu'on nomme 
pythagoriciens s'appliquèrent d'abord aux mathé- 
matiques. Nourris dans cette étude, ils pensèrent 
que les principes des mathématiques étaient les 
principes de tous les êtres. Les nombres sont de 
leur nature antérieurs aux idées, et les pythago- 
riciens croyaient apercevoir dans les nombres, 
plutôt que dans le feu, la terre et l'eau, une foule 
d'analogies avec ce qui est et ce qui se produit. 
Telle combinaison des nombres leur semblait la 
justice, telle autre l'âme et l'intelligence. » C'est 
pourquoi « ils pensèrent que les nombres sont les 
éléinents de tous les êtres ». 

Mais je ne veux pas retracer ici l'histoire de la 
métaphysique. Il me suffira d'avoir montré par 

1. Phédon, xcvii. 

2. Aristole, Métaphysique, livre i", trad de MM Pierron 
et Zévort, p. 23. 



218 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

quelques exemples comment elle a procédé à l'ori- 
gine. Le vrai caractère de sa méthode se mani- 
feste sans déguisement dans ces premiers essais 
naïfs, où chaque philosophe, fi'appé vivement par 
un phénomène physique ou moral, le généralise, 
en tire par voie de raisonnement une construction 
complète et l'explication de l'univers. Depuis lors 
jusqu'aux temps modernes, quels qu'aient été l'art 
et la profondeur de ses constructions systéma- 
tiques, la métaphysique n'a guère changé de pro- 
cédé. Elle pose un ou plusieurs axiomes, emprun- 
tés soit au sens intime, soit à la perception exté- 
rieure ; puis elle opère par voie rationnelle et 
conformément aux règles de la logique. Elle pour- 
suit la série de ses déductions, jusqu'à ce qu'elle 
ait constitué le système complet du monde; car, 
comme dit Arisiote, « le philosophe qui possède 
parfaitement la science du général a nécessaire- 
ment la science de toutes choses... Ce qu'il y a 
de plus scientifique, ce sont les principes et les 
causes. C'est par leur moyen que nous connais- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 219 

sons ies autres choses; tandis qu'eux, ce n'est pas 
par les autres choses que nous les connaissons*. » 
Le trion^phe de cette méthode est dans l'érec- 
tion des grandes machines scolastiques du moyen 
âge, où le syllogisme, partant de cei'tains axiomes 
imposés dogmatiquement et au-dessus de toute 
discussion, règne ensuite en maître de la base au 
sommet. Jusque dans les temps modernes, Des- 
cartes, qui renverse l'ancien édifice de l'autorité 
philosophique, demeure fidèle à la méthode déduc- 
tive. {( J'ai remarqué, dit-il % certaines lois que 
Dieu a tellement établies dans la nature, et dont 
il a imprimé de telles notions en nos âmes, qu'a- 
près y avoir fait assez de réflexions nous ne sau- 
rions douter qu'elles ne soient exactement obser- 
vées en tout ce qui est ou qui se fait dans le 
monde. » Et plus loin ^ : « Mais l'ordre que j'ai 

1. Métaphysique^ livre P'", traduction déjà citée. Le texte 
est plus énergique : A'.à-jàp Tatira jcal èx toûtwv Ta/.Xa ptof'3[eTat, 
à^X' où TttÔTa ^là Twv û-cjtstpEvwv. 

2. Discours sur la Mélhodej v« partie. 

3. Idem., vi« partie. 



220 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

tenu en ceci a été tel. Premièrement, j'ai tâché de 
trouver en général les principes ou premières 
causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le 
monde, sans rien considérer pour cet eiïet que 
Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que 
de certaines semences de vérité qui sont naturel- 
lement dans nos âmes. Après cela, j'ai examiné 
quels étaient les premiers et les plus ordinaires 
eiïets qu'on devait déduire de ces causes, et il me 
semble que par là j'ai trouvé des cieux, des astres, 
une terre, et même, sur la terre, de l'eau, de l'air, 
du feu, des minéraux, et quelques autres telles 
choses, qui sont les plus communes de toutes et 
les plus simples, et par conséquent les plus aisées 
à connaître. Puis, lorsque j'ai voulu descendre à 
celles qui étaient plus particulières, il s'en est tant 
présenté à moi de diverses, que je n'ai pas cru 
qu'il fîit possible à l'esprit humain de distinguer 
les formes ou espèces de corps qui sont sur la 
terre — d'une infinité d'autres qui pourraient y 
être, si c'eiàt été le vouloir de Dieu de les y 



FRAGJIENTS PHILOSOPHIQUES. 221 

mettre, ni par conséquent de les rapportera notre 
usage, si ce n'est qu'on vienne au-devant des 
causes par les elTets, et qu'on se serve de plusieurs 
expériences particulières. » J'ai cru devoir rap- 
porter tout ce passage, à cause de la netleté 
avec laquelle Descaries y caractérise sa méthode. 
Ce grand mathématicien, que l'on a souvent 
présenté comme l'un des fondateurs de la mé- 
thode scientifique moderne, place au contraire 
le raisonnement et la déduction au début et dans 
tout le cours de sa construction. L'expérience 
n'y intervient que comme accessoire et pour 
démêler les complications extrêmes du raisonne- 
ment. 

Il n'est pas jusqu'au dernier des métaphysiciens, 
Ilegcl, qui n'ait voulu à son tour reconstruire le 
monde a priori, en identifiant les principes des 
choses avec ceux d'une logique transformée. 
L'idéal des philosophes a presque toujours été 
« un système de principes et de conséquences qui 
soit vrai par lui-môme et par l'harmonie qui lui 



222 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

est propre ^ ». Eli bien, il faut le dire sans détour, 
cet idéal est chimérique : l'expérience des siècles 
l'a prouvé. Dans le monde moral aussi bien que 
dans le monde physique, toutes les constructions 
de systèmes absolus ont échoué, comme dépassant 
la portée de la nature humaine. Bien plus, une 
telle prétention doit être regardée désormais 
« comme la chose la plus opposée à la connais- 
sance du vrai dans le monde physique, aussi bien 
que dans le monde moral ^ ». Aucune réalité, je 
le répète encore une fois, ne peut être atteinte par 
le raisonnement. Les mathématiques, dont la mé- 
thode avait séduit les anciens aussi bien que Des- 
cartes, sont ici hors de cause; elles ne contienn-ent, 
tous les géomètres sont aujourd'hui d'accord sur 
ce point, d'autre réalité que celle que l'on y a 
mise à l'avance sous forme d'axiome ou d'hypo- 
thèse, et cette réalité traverse le jeu des symboles 

1. Tonneiiiann, Manuel de l'histoire de la philosophie, 
trailuclion de M. Cousin, l. r% p. 4o (1829). 

i. Lellres à M. Villemain, par M. E. Chevreul, sur la 
Méthode en général, p. 36 (4856). 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 223 

sans cesser de demeurer identique à elle-même. 
Au contraire, pour passer d'un fait réel à un 
autre fait réel, il faut toujours recourir à l'obser- 
vation. 

La métaphysique cependant n'est pas un simple 
jeu de l'esprit humain; elle renferme un certain 
ordre de réalités, mais qui n'ont pas d'existence 
démontrable en dehors du sujet. La véritable signi- 
fication de cette science a été clairement établie 
par Kant dans sa Crilique de la raison pure. Elle 
étudie les conditions logiques de la connaissance, 
les catégories de l'esprit humain, les moules sui- 
vant lesquels il est obligé de concevoir les choses. 
Par là, la métaphysique aussi peut être regardée 
comme une science positive, assise sur la base 
solide de l'observation. Hâtons -nous d'ajouter 
cependant que ces moules, envisagés indépen- 
damment de toute autre réalité, sont vides, aussi 
bien que ceux des mathématiques, qui d'ailleurs 
dérivent des mêmes notions, quoique dans un ordre 
plus restreint. 



224 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

Non-seulement la critique directe de la raison 
prouve qu'il en est ainsi, mais on arrive au même 
résultat par l'examen des systèmes qui se sont 
succédé dans l'histoire de la philosophie. Tout 
système métaphysique, quelles qu'en soient les 
prétentions, n'a de portée que dans l'ordre logique; 
dans l'oidre réel, il ne fait autre chose qu'expri- 
mer plus ou moins parfaitement l'état de la science 
de son temps; c'est une nécessité à laquelle per- 
sonne n'a jamais échappé. 

Examinons en etTet quelques-unes des concep- 
tions que nous avons indiquées tout à l'heure. Les 
systèmes de l'école ionienne répondent à un pre- 
mier coup d'œil jeté sur la nature, La notion des 
lois du monde physique commence à apparaître à 
Anaxagore, comme en témoignent ces explications 
qui scandalisaient si fort Platon. L'école de Pytha- 
gore transporte dans ses théories générales les 
découvertes merveilleuses qu'elle vient de faire en 
géométrie, en astronomie, en acoustique. Platon 
lui-mcme, lorsqu'il nous explique a priori, par la 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 235 

bouche de Timée, le plan suivi par Dieu dans l'or- 
donnance du monde, expose une astronomie, une 
physique et une physiologie qui répondent préci- 
sément à l'état fort imparfait des connaissances de 
l'époque où il vivait. Dans l'ordre social, sa Répu- 
blifjue nous représente une construction imagi- 
naire, dont la plupart des matériaux sont emprun- 
tés à des données contemporaines. Cette notion de 
la beauté, qui donne tant de charme et d'éclat aux 
écrits du philosophe grec, est la même que celle 
des artistes de son temps. En face du merveilleux 
développement de l'art grec, la théorie du beau 
s'élève, théorie a priori et absolue en apparence, 
en réalité conçue à l'aide des données extérieures 
présentes sous les yeux du philosophe. 

Descartes, pour arriver à la réforme de la phi- 
losophie, n'échappe pas à la loi commune. Il ter- 
mine le Discours sur la Méthode en annonçant qu'il 
a exposé les lois de la nature « sans appuyer ses 
raisons sur aucun autre principe que les per- 
fections infinies de Dieu » ; d'où il pense déduire 

45 



226 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

les propriétés de la lumière, le système des astres, 
la distribution de l'air et de l'eau à la surface de 
\a. terre, la formation des montagnes, des rivières, 
des métaux, des plantes, et jusqu'à la structure 
de l'homme. — • Mais le raisonnement fondé sur les 
attributs de Dieu le conduira-t-il à quelque décou- 
verte nouvelle? Nullement; les résultats sont tout 
simplement conformes aux connaissances positives 
que l'on avait acquises par l'expérience au milieu 
du XVII* siècle. Descartes supprima son livre à- 
cause de la condamnation de Galilée, dont il par- 
tageait les opinions sur le système du monde. S'il 
avait vécu cinquante ans plus tôt, nous n'aurions 
pas éprouvé cette perte. Descartes, resté fidèle 
aux opinions astronomiques du xvi* siècle, eût été 
orthodoxe : il aurait démontré a priori que le 
soleil tourne autour de la terre. 

Hegel enfin, pour terminer par un contempo- 
rain, n'échappe pas à la nécessité commune de la 
métaphysique . l'univers, qu'il croit avoir con- 
struit uniquement h l'aide de la logique transcen- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 227 

dante, se trouve conforme de point en point aux 
connaissances a posteriori. C'est ainsi qu'il dresse 
a priori toute la philosophie de l'histoire de son 
temps, non sans en grossir les derniers événements 
par un effet d'optique naturel à un contemporain. 
S'il fallait pénétrer plus avant dans son système, 
je pourrais montrer comment la vue profonde qui 
fait tout reposer sur le passage perpétuel de l'être 
au phénomène et du phénomène à l'être est sortie 
des progrès mêmes des sciences expérimentales. 
Il suffit, pour le concevoir, de jeter un coup d'œil 
sur le développement des connaissances scienti- 
fiques relatives au feu et à la lumière. A l'origine, 
le feu était regardé comme un élément, comme un 
être, à un titre aussi complet, aussi absolu que 
n'importe quel autre. Aujourd'hui, ce n'est plus 
qu'un phénomène , un mouvement spécial des 
particules matérielles. 11 y a plus : après avoir 
établi une distinction entre la flamme et les parti- 
cules enflammées, on a voulu, pendant quelque 
temps, donni!!' à la première pour support un 



228 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

fluide particulier, le calorique, dont la combinai- 
son avec les éléments constituerait les corps, tels 
que nous les connaissons. C'était l'opinion de 
Lavoisier. Mais aujourd'hui voici que l'être calo- 
rique s'évanouit à son tour et se résout en un pur 
phénomène de mouvement. Le principe de contra- 
diction absolue entre l'être et le phénomène, sur 
lequel reposait la vieille logique abstraite, cesse 
d'être applicable aux réalités. Pour la science 
moderne, aussi bien que pour le langage figuré de 
nos aïeux, les Aryas et les Hellènes, l'être et le 
phénomène se confondent dans leur perpétuelle 
transformation. 

Cette impuissance de la logique pure tient à 
une cause plus générale. Pour raisonner, nous 
sommes forcés de substituer aux réalités certaines 
abstractions plus simples, mais dont l'emploi en- 
lève aux conclusions leur rigueur absolue. Telle 
est la cause qui rend illusoires toutes les déduc- 
tions des systèmes philosophiques. Malgré leurs 
prétentions, ils n'ont jamais fait et ils n'ont pu 



FRAG31ENTS PHILOSOPHIQUES. 229 

faire autre chose que retrouver, au moyen d'un 
a priori prétendu, les connaissances de leur 
temps. 

Cependant, si leur méthode doit être abandon- 
née, en sera-t-il de même des problèmes qu'ils 
ont abordés? Faut-il renoncer à toute opinion sur 
les fins et sur les origines, c'est-à-dire sur la des- 
tinée de l'individu, de l'humanité et de l'univers? 
Chose étrange! cette science a été la première qui 
ait excité la curiosité humaine, et c'est elle aujour- 
d'hui qui a besoin d'être justifiée. L'obstination 
de l'esprit humain à reproduire ces problèmes 
prouve qu'ils sont fondés sur des sentiments gé- 
néraux et innés au cœur humain, sentiments qui 
doivent être distingués soigneusement des con- 
structions échafaudées à tant de reprises pour les 
satisfaire. Ils sont donc légitimes en tant que sen- 
timents. Faut-il les chasser du domaine de la 
science, parce qu'ils ne peuvent être résolus avec 
certitude, et en abandonner la solution au mysti- 
cisme? Je ne le pense pas. 



230 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

La méthode véritable de la science idéale ré- 
sulte clairement des données inscrites dans l'his- 
toire même de la philosophie. II s'agit de faire 
maintenant avec méthode et pleine connaissance 
de cause ce que les systèmes ont fait avec une 
sorte de dissimulation inconsciente. En un mot, 
dans ces problèmes comme dans les autres, il faut 
accepter les conditions de toute connaissance, et, 
sans prétendre désormais à une certitude illusoire, 
subordonner la science idéale à la même méthode 
qui fait le fondement solide de la science positive. 
Pour construire la science idéale, il n'y a qu'un 
seul moyen, c'est d'appliquer k la solution des 
problèmes qu'elle pose tous les ordres de faits que 
nous pouvons atteindre, avec leurs degrés iné- 
gaux de certitude, ou plutôt de probabilité. 

Ici chaque science apportera ses résultats les 
plus généraux. Les mathématiques mettent à nu 
les mécanismes logiques de l'intelligence humaine ; 
la physique nous révèle l'existence, la coordina- 
tion, la permanence des lois naturelles; l'astrono- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 231 

mie nous montre réalisées les conceptions abs- 
traites de la mécanique, l'ordre universel de 
l'univers qui en découle, enfin la périodicité qui 
est la loi générale des phénomènes célestes. 

C'est l'étude de ces sciences qui nous conduit 
d'abord à exclure du monde l'intervention de 
toute volonté particulière, c'est-à-dire l'élément 
surnaturel. Aux débuts de Thumanité, tout phé- 
nomène était regardé comme le produit d'une vo- 
lonté particulière. L'expérience perpétuelle nous a 
au contraire appris qu'il n'en était jamais ainsi. 
Toutes les iois que les conditions d'un phénomène 
se trouvent remplies, il ne manque jamais de se 
produire. 

Avec la chimie s'introduisent pour la première 
fois les notions d'être ou de substance individuelle. 
La plupart des vieilles formules de la métaphy- 
sique y sont en quelque sorte réalisées sous 
une forme concrète. Mais en même temps appa- 
raissent des notions nouvelles, relatives aux ti-ans- 
formations perpétuelles de ia matière, à ses corn- 



232 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

binaisons et à ses décompositions, aux propriétés 
spécifiques inhérentes à son existence même. 
C'est ici que la puissance créatrice de l'homme se 
manifeste avec le plus d'étendue, soit pour repro- 
duire les êtres naturels par la connaissance des 
lois qui ont présidé à leur formation, soit pour en 
fabriquer, en vertu de ces lois mêmes, une infi- 
nité d'autres, que la nature n'aurait jamais en- 
fantés. 

Au delà de la chimie commencent les sciences 
de la vie, c'est-à-dire la physiologie, cette phy- 
sique des êtres vivants, qui poursuit la connais- 
sance de leurs mécanismes, puis la science des 
animaux et celle des végétaux, concentrées jus- 
qu'à présent dans l'étude des classifications. C'est 
cette dernière étude que l'on appelle la méthode 
naturelle en zoologie et en botanique : elle mani- 
feste à la fois certains cadres nécessaires de la 
connaissance humaine et certains principes géné- 
raux qui paraissent régler l'harmonie et la forma- 
tion des êtres vivants. La science parvicndi'a- 



FKAGMEiNÏS PHILOSOPHIQUES. 233 

t-e!le un jour à une connaissance plus claire de 
ces derniers principes, de façon à s'emparer de la 
loi génératrice des êtres vivants, comme elle a 
réussi à s'emparer de la loi génératrice des êtres 
minéraux? 11 est facile de comprendre quelle 
serait l'importance philosophique d'une pareille 
découverte. L'affirmation peut passer à juste titre 
pour téméraire; mais peut-être ia négation l'est- 
elle encore davantage, comme exposée à être 
renversée demain par quelque découverte inat- 
tendue. 

Nous voici parvenus dans un ordre nouveau, 
celui des phénomènes historiques. A l'évolution 
nécessaire du système solaire et des métamor- 
phoses géologiques succède un monde où la liberté 
est apparue avec la race humaine : celle-ci a in- 
troduit dans les choses un élément nouveau, elle a 
changé le cours des fataliiés naturelles. A ce 
point de vue, l'histoire forme parmi les sciences 
un groupe à part. Malheureusement les lois de 
l'histoire sont plus difficiles à découvrir que celles 



234 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

du monde physique, parce que dans l'histoire 
l'expérimentation n'intervient guère et que l'ob- 
servation est toujours incomplète. Jamais nous ne 
pourrons connaître un passé que nous ne pouvons 
reconstruire, pour le faire apparaître encore une 
fois devant nos yeux, avec la même certitude 
qu'une série de phénomènes physiques. Vous sa- 
vez mieux que personne par quels merveilleux 
artifices de divination, appuyés sur les indices les 
plus divers, l'historien supplée à cette éternelle 
impuissance, et reconstruit, en partie par les faits, 
en partie par l'imagination, un monde qu'il n'a 
pas connu, que personne ne reverra jamais. 

Parmi les résultats généraux qui sortent de 
l'étude de l'histoire, il en est un fondamental au 
point de vue philosophique : c'est le fait du pro- 
grès incessant des sociétés humaines, progrès 
dans la science, progrès dans les conditions ma- 
térielles d'existence, progrès dans la moralité, 
tous trois corrélaiits. Si l'on compare la condition 
des masses, esclaves dans l'antiquité, serves dans 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 235 

le moyen âge, aujourd'hui livrées à leur proj3re li- 
berté sous la seule condition d'un travail volontaire^ 
que les découvertes des savants et la sympathie 
des penseurs tendent chaque jour à rendre moins pé- 
nible, on reconnaît là une évolution manifestement 
progressive. En s'attachant aux grandes périodes, 
on voit clairement que le rôle de l'erreur et de la 
méc'-'anceté décroît à proportion que l'on s*avaiice 
dans l'histoire du monde. Les sociétés deviennent 
de plus en plus policées, et j'oserai dire de phr 
en plus vertueuses. La somme du bien va toujours 
augmentant, et la somme du mal diminuant, 
à mesure que la somme de vérité augmente et 
que l'ignorance diminue dans l'humanité. C'est 
ainsi que la notion du progrès s'est dégagée, comme 
un résultat a posteriori des études historiques. 

Enfin au sommet de la pyramide scientifique 
viennent se placer les grands sentiments moraux 
de l'humanité, c'est-à-dire le sentiment du beau, 
celui du vrai et celui du bien, dont l'ensemble 
constitue pour nous l'idéal. Ces sentiments sont 



236 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

des faits révélés par l'étude de la nature humaine. 
derrière le vrai, le beau, le bien, l'humanité a 
toujours senti, sans la connaître, qu'il existe une 
réalité souveraine dans laquelle réside cet idéal, 
c'est-à-dire Dieu, le centre et l'unité mystérieuse 
et inaccessible vers laquelle conver,a;e l'ordre uni- 
versel. Le sentiment seul peut nous y conduire; 
ses aspirations sont légitimes, pourvu qu'il ne 
sorte pas de son domaine, avec la prétention de se 
traduire par des énoncés dogmatiques et a priori 
dans la région des faits positifs. 

Sciences physiques, sciences morales, c'est-à- 
dire sciences des réalités démontrables par l'ob- 
servation ou par le témoignage, telles sont donc 
les sources uniques de la connaissance humaine. 
C'est avec leurs notions générales que nous de- 
vons construire la pyramide progressive de la 
science idéale. Aucun problème ne lui est inter- 
dit : loin de là, elle seule a qualité pour les ré- 
soudre, car la méthode que je viens d'exposer est 
la seule qui conduise à la vérité. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 2 i7 

Quelle est la certitude des résultats fournis par 
la méthode qui nous sert de guide dans la science 
idéale, voilà ce qui nous reste à examiner. La 
vérité, nous devons l'avouer, ne saurait être at- 
teinte par la science idéale avec la même certi- 
tude que par la science positive. Ici éclate l'im- 
perfection de la nature humaine. En effet, la 
science idéale n'est pas entièrement formée, comme 
la science positive, par une trame continue de 
faits enchaînés à l'aide de relations certaines et 
démontrables. Les notions générales auxquelles 
arrive chaque science particulière sont disjointes 
et séparées les unes des autres dans une même 
science, et surtout d'une science à l'autre. Pour 
les rejoindre et en former un tissu continu, il faut 
recourir aux tâtonnements et à l'imagination, 
combler les vides, prolonger les lignes. C'est en 
quelque sorte un édifice caché derrière un nuage 
et dont on aperçoit seulement quelques contours. 
Cette construction est nécessaire, car chaque 
homme la fait à son tour, et construit à sa ma- 



238 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

nière, d'après son inlelligence et son sentiment, 
le système complet de l'univers. Mais il ne faut 
pas se faire illusion sur le caractère d'une telle 
construclion. Plus on s'élève dans l'ordre des 
conséquences, et plus on s'éloigne des réalités ob- 
servées, plus la certitude, ou pour nn'eux dire, 
la probabilité diminue. Ainsi, tandis que la science 
positive une fois constituée l'est à jamais, la science 
idéale varie sans cesse et variera toujours. C'est la 
loi même de la connaissance humaine. Ce qu'il 
s'agit de faire aujourd'hui, c'est de constater cette 
loi et de s'y conformer, en sachant à l'avance que 
tout système n'a de vérité qu'en proportion, non 
de la rigueur de ses raisonnements, mais de la 
somme de réalités que l'on y introduit. Il ne s'a- 
git plus désormais de choisir le système, le 
point de vue le plus séduisant par sa clarté, ou par 
les espérances qu'il entretient. Rien ne sert de se 
tromper soi-même. Les choses sont, d'une manière 
déterminée, indépendante de notre désir et de 
notre volonté. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 239 

Parmi les hommes distingués qui font aujour- 
d'hui profession de métaphysique, beaucoup ne 
paraissent pas encore avoir compris celte nou- 
velle manière de poser le problème; ils discutent 
contre des fails qui ne sauraient être attaqués par 
le syllogisme; ils affirment comme des réalités ce 
qu'ils ont emprunté au seul raisonnement. Faute 
de comprendre le point de vue des savants, ils 
argumentent contre le matérialisme, le spiritua- 
lisme, le panthéisme, etc.; ils fabriquent des dc- 
finitions et en déduisent des conséquences pour 
les combattre. Il est plus d'un philosophe qui 
crée des chimères pour avoir le mérite de les 
dissiper; sans s'apercevoir que le progrès de l'es- 
prit humain a changé les pôles de la démonstra- 
tion, et qu'il s'escrime contre ses propres fantômes 
dans l'arène solitaire de la logique abstraite. Tous 
ces procédés sont précisément l'opposé de la phi- 
losophie expérimentale, qui déclare toute défini- 
tion logique du réel impossible, et qui repousse 
toute déduction absolue et a priori. 



2i0 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

En résumé, la science idéale reprend les pro- 
blèmes de l'ancienne métaphysique au point de 
vue des existences réelles, et par une méthode 
empruntée à la science positive; mais elle ne 
peut arriver à la même certitude. Si elle parvient 
à certains grands traits généraux, tirés de la con- 
naissance de la nature humaine et du monde ex- 
térieur, elle assemble ces traits par des liens in- 
dividuels. A côté des faits démontrés, la fantaisie 
lient et tiendra toujours ici la part la plus large. 
La même chose arrivait dans les anciens systèmes; 
seulement on exposait a 'priori et comme le ré- 
sultat nécessaire du raisonnement, ce même 
assemblage de réalité et d'imagination, que nous 
devons désormais présenter sous son véritable 
cai'actère. 

Vous avez exposé votre manière de comprendre 
le système général des choses, en vous appuyant 
sur l'ensemble des faits que vous connaissez, et 
en achevant la construction à votre point de vue 
personnel. Peut-être aussi composerai-je un jour 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 241 

mon De natura rerum, qui, malgré noire accord 
sur la méthode, différera sans doute à quelques 
égards du vôtre : aujourd'hui, j'ai préféré mettre 
en évidence le caractère de la méthode nouvelle, 
dire en quoi elle diffère de la méthode ancienne, 
et montrer comment, à côté de la science positive 
et universelle, qui s'impose par sa certitude 
propre, puisqu'elle n'affirme que des réalités ob- 
servables, on peut élever la science idéale, tout 
aussi nécessaire que la science positive, mais dont 
les solutions, au lieu d'être imposées et dogma- 
tiques comme autrefois, ont désormais pour prin- 
cipal fondement les opinions individuelles et la 
liberté. 



^3 



LETTRE 



M. ADOLPHE GUEUOULT 



Dans le numéro du 23 août 1862 de VOpinlon nalio- 
nale, M. Adolphe Giiéioull m'adressa une letlre où il 
me demandait des explications sur la phrase suivante, 
empruntée à ma brochure intitulée: LaChaire d'hébreu 
au Collège de France. 

« Les sciences historiques ne diricreni en rien, par la 
méthode, des sciences physiques et mathématiques : 
elles supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient trou- 
bler la marche de l'humanité; que cette marche est la 
résultante immédiate de la liberté qui est dans l'hommo 
et de la fatalité qui est la nature ; qu'il n'y a pas d'être 
libre supérieur à l'homme, auquel on puisse attribuer 



244 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

une part appréciable dans la conduite morale, non plus 
que dans la conduite matérielle de l'univers. » 
Je lui répondis par la lettre suivante : 



Chalifert, près Lagny, 27 août 1862. 

Cher monsieur, 

Venant de vous, les délicates questions que 
vous m'adressez dans votre numéro du 23 ne peu- 
vent rester sans quelque réponse. Loin de moi la 
prétention de résoudre en une page des problèmes 
dont l'humanité cherche la solution depuis près de 
quatre mille ans; mais je vous dois quelques ex- 
plications sur la phrase que vous m'avez fait 
l'honneur de relever, et qui, prise d'une manière 
isolée, pourrait prêter à des malentendus. 

Vous avez bien raison de dire que l'homme 
n'est pas ab^ohimeiiL libre. Il y a chez lui un élé- 
ment très-considérable de fatalité, venant de ce 
que, par un côté de son être, il fait partie de la 
nature. Son corps obéit à la loi de tous es corps 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 245 

pesants; les opérations chimiques qui se passent 
dans ses organes ne connaissent ni rémission ni 
pitié. Mais je ne puis, à l'inverse, admettre aucune 
liberlé dans la nature. 

Pour un être omniscient, tout serait calculable 
dans les mouvements de ce monde, si l'homme 
n'avait le pouvoir, par sa libre action, d'insérer 
une force spontanée dans le rouage des choses et 
de changer ainsi les résultantes. Le temps qu'il fait 
aujourd'hui n'a pas été écrit de toute éternité, 
parce que l'état de l'atmosphère a été modifié, 
dans une certaine mesure, par le travail de 
l'homme. 11 n'a pas été écrit de toute éternité que 
telle forêt serait coupée, tel marais desséché. Mais, 
dans un monde où il n'y aurait pas d'êtres vivants, 
tout se passerait selon des lois d'une inflexibilité 
absolue, et tout pourrait être annoncé d'avance 
par quelqu'un qui serait assez savant pour cela. En 
d'autres termes, tout serait mathémathique : aucun 
élément d'imprévu n'existerait. 

Vous admettez que la science ne peut prouver 



246 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

l'existence d'un être libre, supérieur à l'homme, 
intervenant dans la nature pour en changer le 
cours. Mais, ajoutez-vous, la science peut-elle 
prouver positivement qu'un tel être n'existe pas? 
Je ne chercherai pas si on le peut d'une façon mé- 
taphysique et a priori. Mais la preuve expérimen- 
tale suffît. Jamais un tel être ne s'est révélé d'une 
manière constatée scientifiquement. Quand il se 
révélera nous croirons en lui. Ce n'est pas à nous 
à démontrer l'impossibilité du miracle, c'est au 
miracle à se démontrer lui-même. Quelle preuve 
avons-nous qu'il n'existe pas de sirènes ni de cen- 
taures, si ce n'est qu'on n'en a jamais vu? Qu'est-ce 
qui a banni du monde civilisé l'ancienne démono- 
logie, si ce n'est cette remarque que tous les faits 
autrefois attribués à l'action des démons s'expli- 
quent très-bien sans cela? Un être qui ne se ré- 
vèle par aucun acte est pour la science un être 
qui n'existe pas. 

Je sais qu'on est souvent porté à distinguer 
la simple intervention d'une volonté supérieure 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. Ul 

dans le cours des choses, en vue d'un but déter- 
miné, du miracle proprement dit. C'est là une 
distinction qui s'évanouit devant une rigoureuse 
analyse. Que signifie, en efiet, une telle interven- 
tion? Elle signifie que les choses de ce monde 
peuvent prendre, par l'efTet d'une force surnatu- 
relle, agissant à un moment donné, un cours diffé- 
rent de celui qu'elles auraient piis sans cela. Le 
miracle n'est pas autre chose. La violation fla- 
grante de l'ordre accoutumé, qui constitue le mi- 
racle aux yeux de l'homme superficiel , implique 
seulement un degré de dilTicullé de plus; or les 
mots de facile et difficile n'ont aucun sens quand 
il s'agit d'un être tout-puissant. Pour Dieu, il n'y 
a pas plus de miracle à ressusciter un mort, à faire 
qu'un fleuve remonte vers sa source, qu'à changer 
la direction du vent un jour de bataille, à arrêter 
une maladie qui devait être mortelle, à soutenir un 
empire qui devait tomber, à violenter la liberté 
des résolutions humaines. Dans un cas, la déro- 
gation aux lois naturelles est éclatante ; dans 



248 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

l'autre cas, elle est obscure. Pour Dieu, ce n'est 
pas là une différence. Des miracles honteux^ cher- 
chant à se dissimuler, n'en sont pas moins des 
miracles. La Providence, entendue à la façon vul- 
gaire, est donc synonyme de thaumaturgie. Toute 
la question est de savoir si Dieu émet des actes 
particuliers. Pour moi, je pense que la vraie Pro- 
vidence n'est pas distincte de l'ordre constant, di- 
vin, hautement sage, juste et bon, des lois de 
l'univers. 

Vous semblez croire, cher monsieur, qu'une 
telle doctrine est synonyme d'athéisme. Ici je pro- 
teste vivement. Une telle doctrine est l'exclusion 
du Dieu capricieux, thaumaturge, agissant par 
intervalles , laissant les nuages d'ordinaire suivre 
leur cours, mais les faisant dévier quand on le prie; 
laissant tel poumon ou tel viscère se décomposer 
jusqu'à un certain point, mais arrêtant la décompo- 
sition quand on lui fait un vœu; changeant d'avis, 
en un mot, par des vues intéressées. Ce Dieu-là, 
je le reconnais, est antiscientifique. Nous n'y 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 249 

croyons pas, et, dùt-il en résulter les plus tristes 
conséquences, la sincérité absolue dont nous fai- 
sons profession nous obligerait à le dire. 

Maiç, en écartant une si grossière notion de la 
Divinité, nous croyons combattre la superstition, 
et non la religion vcrilable. Malebranche l'a ad- 
mirablement démontré avant nous dans ses Médi- 
tations chrétiennes : « Dieu n'agit pas par des 
volontés particulières. » Plus hardi que nous, le 
profond oratorien établissait cette thèse a priori, 
et par des considérations tirées de la perfection 
divine. Nous autres, nous établissons la même 
thèse par l'absence de faits prouvant le contraire 
et nous la traduisons ainsi : « On n'a constaté 
dans la nature ni dans l'histoire aucun fait pro- 
venant manifestement d'une volonté particulière 
supérieure à celle de l'homme. » Quand cette 
observation sera renversée par un seul fait prouvé, 
nous nous empresserons de modifier la théorie que 
nous croyons pouvoir en tirer. 

Quant au vrai Dieu de la conscience humaine, 



250 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

celui-là est inattaquable. Il a sa raison d'être 
dans une foi invincible et non dans des raisonne- 
ments plus ou moins ingénieux. La nature est im- 
morale; le soleil a vu sans se voiler les plus 
criantes iniquités, il a souri aux plus grands crimes. 
JMais dans la conscience s'élève une voix sainte qui 
parle à l'homme d'un tout autre monde, le monde 
de l'idéal, le monde de la vérité, de la bonté, de 
la justice. S'il n'y avait que la nature, on pourrait 
se demander si Dieu est nécessaire. Mais, depuis 
qu'il a existé un honnête homme. Dieu a été 
prouvé. C'est dans le monde de l'idéal, et là seu- 
lement, que toutes les croyances de la religion 
naturelle ont leur légitimité. Or, je ne puis trop le 
répéter, c'est l'idéal qui est, et la réalité passa- 
gère qui paraît être. L'âme juste qui voit, à tra- 
vers le cristal de ce monde, l'idée pure dégagée 
du temps et de l'espace, est la plus clairvoyante. 
Celui qui aura consacré sa vie au bien, au vrai, au 
beau, aura été le mieux avisé. Voilà le Dieu vivant, 
qui se sent et ne se démontre pas. Je n'ai pas be- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 254 

soin de miracles pour y croire; je n'ai besoin que 
d'écouter en silence l'impérative révélalion de mon 
cœur. 

Aussi les hommes qui ont eu de Dieu un sen- 
timent vraiment fécond n'ont-ils jamais posé ces 
questions d'une façon contradictoire. Ils n'ont été 
ni des déistes à la manière de l'école française, ni 
des panthéistes. Us ne se sont pas perdus dans ces 
questions subtiles où se fût usé leur génie. Ils ont 
senti Dieu puissamment, ils ont vécu en lui ; ils ne 
l'ont pas défini. Jésus brille dans cette phalange 
divine à un rang exceptionnel. En se reconnais- 
sant fils de Dieu, en autorisant les hommes à 
appeler Dieu leur père, en renversant les supersti- 
tions des cultes antiques par sa belle théorie de la 
prière* et de l'adoration spirituelle*, en donnant 
Texemple d'une vie toute consacrée aux œuvres 
de son Père, il a réalisé la plus haute conscience 
de Dieu qui ait probablement jamais existé dans 

\. Matthieu, chap. vi. 
2. Jean, chap. iv. 



252 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

l'humanité. Par là, les hommes vraiment religieux 
de tous les siècles seront ses disciples, même quand 
ils s'écarteront sur presque tous les points des 
doctrines que les Églises issues de lui ont déve- 
loppées sous son nom. 

« En dehors de la nature et de l'homme, y a- 
t-il donc quelque chose? » me demandez-vous. 

— 11 y a tout, répondrai-je. La nature n'est 
qu'une apparence; l'homme n'est qu'un phéno- 
mène. Il y a le fond éternel, il y a l'infini, la sub- 
stance, l'absolu, l'idéal; il y a, selon la belle 
expression musulmane, celui qui dure; il y a, 
selon l'expression juive, plus belle encore, celui 
qui est. Voilà le père du sein duquel tout sort, au 
sein duquel tout rentre. Ecartons de la vie divine 
toute notion relative à notre vie passagère. Cet être 
absolu est-il libre? est-il conscient? La parcelle 
consciente qui rentre en lui conserve-t-elle sa con- 
science? Le oui et le non sont également inappli- 
cables à ces sortes de questions. Elles impliquent 
une illusion absolument incorrigible, la tendance 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 253 

à transporter dans l'existence infinie les conditions 
de notre existence finie. 

Nous ne concevons l'existence que sous la forme 
d'un moi limité. Pour se représenter un Dieu 
existant, il était inévitable que l'homme le fît à 
son image, c'est-à-dire en fît aussi un moi limité. 
Or, qui ne voit ce qu'une telle conception a de 
contradictoire : l'être infini présenté comme fini, 
l'esprit pur doué d'attributs qui supposent des 
organes ! Pour être conséquent, on devrait pous- 
ser l'anthropomorphisme jusqu'à ses derniers 
excès et donner à Dieu un corps. Car, ne nous y 
trompons pas, toutes les facultés que le déisme vul- 
gaire attribue à Dieu n'ont jamais existé sans un 
cerveau. Il n'y a jamais eu de mémoire, de pré- 
voyance, de perception des objets extérieurs, de 
conscience, enfin, sans un système nerveux. Le 
vocabulaire humain, appliqué à la Divinité, détonne 
à chaque instant. Pourquoi prétendre exprimer 
l'infini par des phrases et des mots, qui sont 
essentiellement des limites? Pourquoi vouloir 



tu FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

raisonner de ce qu'on reconnaît être ineffable? 

Avec une immense variété de formules, et à 
des degrés énormément divers de simplicité et de 
raffinement, l'humanité adorera éternellement cette 
substance unique^ à beaucoup de noms^, ce Père 
commun de tous ceux qui cherchent le bien et le 
vrai. Chacun se fait sa théologie selon ses besoins, 
et toute violence pour changer brusquement les 
idées reçues à cet égard est pleine de dangers. 
Mais on ne fait violence à l'opinion de personne 
en exprimant librement ce que l'on croit. L'audi- 
teur ou le lecteur reste libre devant la doctrine 
qu'on lui expose. Il y viendra, si cette doctrine con- 
vient à son degré de culture ; il n'y viendra pas, si 
elle est pour lui prématurée ou arriérée. 

Qui trompe-t-on d'ailleurs ici, et quelle co- 
médie que l'espèce humaine, si elle se compose de 
quelques millions d'être pensants occupés à simu- 
ler les uns avec les autres des croyances qu'ils 

4. Eschyle, Promélhée, v. 218. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 2oS 

n'ont pas? Ce n'est point par des réticences hypo- 
crites (ju'on fait durer un jour de plus une croyance 
qui a fait son temps. Toute opinion librement con- 
çue est bonne et morale pour celui qui l'a conçue. 
De toutes parts on arrive à résumer la législation 
extérieure de la religion en un seul mot : liberté. 
Agréez, cher monsieur, l'expression de mes sen- 
timents les plus distingués. 



LA METAPHYSIQUE 

ET SON AVENIR 



JANVIER 18G0. 

Un des faits les plus graves qui ont marqué 
ces trente dernières années, dans l'ordre intellec- 
tuel, est la cessation subite de toutes les grandes 
spéculations philosophiques. Je ne sais si depuis 
le moyen âge le même phénomène s'est produit 
avec un caractère aussi frappant. Descartes, dans 
la première moitié du xvn" siècle, succédait à un 
mouvement d'une prodigieuse activité, et dont le 
défaut avait été bien plutôt la présomption que la 
réserve. Le cartésianisme, Leibnitz, Locke, l'école 

française, remplissent la fin du xvii^ siècle et 

17 



258 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

tout le xviii% sans que le découragement se fasse 
jour dans cette succession continue de syslèmes 
rivaux. Quand les dernières conséquences du car- 
tésianisme et du sensualisme ont été tirées, et que le 
scepticisme de Hume a paru un moment en recueil- 
lir l'héritage, T Ecosse, avec son lionnête droiture, 
l'Allemagne avec sa profondeur d'esprit et sa 
pénétration, relèvent la pensée européenne épui- 
sée et posent un nouveau point de départ pour la 
pensée. On sait la brillante évolution que l'Alle- 
. magne, pendant plus d'un demi-siècle, a exécutée 
devant le monde, étonné de tant de dons nouveaux, 
de ce langage étrange et attachant, de cette vigou- 
reuse originalité qui faisait revivre sous le ciel 
brumeux du nord les beaux jours de Socrate, 
d'Aristote et de Platon. La France, de son côté, 
ne restait point oisive. M. Cousin y créait, avec 
une éloquence inconnue jusque-là en philosophie, 
le genre de spéculations éclectiques approprié à 
notre temps, tandis que d'autres écoles parallèles 
continuaient modestement leur œuvre et s'obsti- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 259 

liaient à ne point abdiquer. On peut dire que, jus- 
qu'en 1830, la pensée philosophique de l'Europe 
n'avait pas un instant soinmeillé, et que, depuis le 
jour où elle déchira les langes de la scolastique, 
elle ne s'était pas arrêtée pour peser la légilimilé 
de sa tentative et ses chances d'avenir. 

Si nous parcourons au contraire les vingt-cinq 
ou trente dernières années, nous sommes frappés 
du singulier silence que la philosophie semble y 
garder. Hegel est moit, laissant son héritage à 
des disciples qui semblent vouloir écarteler leur 
maître et traîner ses membres aux quatre vents 
du ciel. Schelling se survit à lui-même, promet- 
tant sans cesse une nouvelle philosophie, et, quand 
il veut tenir ses promesses, n'aboutissant qu'à des 
répétitions impuissantes, où se trahissent plus que 
jamais les côtés faibles de sa nature plus poétique 
que scientifique. M. Cousin envisage son œuvre 
comme achevée, puisqu'il se croit libre de mon- 
trer ce que peut en d'autres voies son incompa- 
rable esprit. L école écossaise se perd en de fines 



260 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

analyses de mots, où le souci des grands problèmes 
disparaît. Une seule école reste debout, ac(ive, 
pleine d'espérance, s'attribuant l'avenir, l'école 
dite positive; mais celle-là ne fait point exception 
h la loi que je signale, car son premier principe 
est justement la négation de toute métaphysique, 
et c'est aux funérailles de la spéculation abstraite 
qu'elle nous ferait assister, si ses vœux et ses pré- 
dictions arrivaient à se réaliser. 

Ce qu'il y a de plus grave, c'est que ce som- 
meil de trente ans ne paraît pas près de finir. La 
pierre qui pèse sur la philosophie paraît si bien 
scellée, qu'on est tenté de dire d'elle ce que Pé- 
trarque disait de l'Italie : Dormira sempre e non 
fia chi la svegli. D'où viendrait en effet le système 
nouveau capable de passionner encore les esprits 
et de rallier des disciples convaincus? Serait-ce 
de l'Allemagne? Je sais que l'Allemagne a moins 
souffert que le reste de l'Europe de la réaction 
intellectuelle qui a marqué le milieu de notre 
siècle. Cette réaction, qui chez nous peut compter 



FRAGMENTS P HILOSO P lUQUES. 261 

encore (sous des formes très-diverses) quinze ou 
vingt ans de triomphe assuré, est déjà finie en 
Prusse par la ruine du parti peu sérieux des Stahl 
et des Hengstenberg. L'Allemagne, délivrée de 
cette éclipse passagère, va revenir à sa vie habi- 
tuelle, à la réflexion savante, à la religion épurée; 
mais recommencera-t-elle à créer des systèmes 
comme ceux qu'elle a vus éclore au commence- 
ment de ce siècle? Je ne le crois pas*. Les jeunes 
adeptes c|ue la philosophie proprement dite y 
compte encore paraissent aspirer à tout autre 
chose que l'originalité ; chose étrange ! c'est vers 
la philosophie française, soit vers le matérialisme 
du dernier siècle, soit vers l'éclectisme de celui-ci, 
qu'ils semblent tourner leurs regards. — L'Angle- 
terre et l'Ecosse nous réserveraient- elles quelque 
surprise philosophique? Non encore. M. Hamilton 
a clos par la critique le développement si original 

4. Voir à ce sujet un très-in(ércssaiit article de iM. Jurgen 
Bona Meyer, dans le Journal de '>>hilosophie de WM. Ficl.lo 
et Uirici, 1859, p. 286 et suiv. 



262 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

des écoles d'Edimbourg et de Glascow. L'Angle- 
terre est en progrès intellectuel : dans vingt-cinq 
ans, Oxford, transformé sur le modèle des univer- 
sités allemandes, sera devenu le plus brillant 
foyer de culture germanique qu'il y aura au 
monde; mais ce n'est pas vers la spéculation 
abstraite que se porte ce mouvement. — Quant à 
la Fi'ance, la moindre des critiques qu'il soit per- 
mis de faire de son état actuel est qu'on n'y voit 
guère poindre de système nouveau *. Les esprits 
sérieux y ont d'autres soucis, et pour ma part je 
plaindrais celui que son étoile aurait prédestiné à 
faire école parmi nous. Socrate fut heureux de vivre 

4. Certes, il serait iajuste de méconnaître le mérite de 
quelques récents écrits philosopliiques qui révèlent une remar- 
quable vigueur d'analyse. Je citerai comme exemples Vlnlro- 
daclionà l'Esthétique de M. Noël Séguin (Paris 4 859], œuvre 
(Tun penseur fort ori^'inal, dont l'esprit offre de singuliers rap- 
ports avec celui de Hegel; les Essais de critique générale de 
M. Charles Renouvier (Paris, t. !'=■•, 1854, t. il, 1859), livre 
austère, digne d'être médité; les beaux travaux de M. Vera sur 
la philosophie de Hegel. Mais Tisolement et l'injuste oubli où 
restent ces travaux sont la meilleure confirmation du fait que 
le constate ici. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 263 

dans un temps où le penseur n'avait à redouter 
que la ciguë... 

De toutes les manières, l'incapacité philosophi- 
que de l'heure présente semble donc constatée. 
Je vois l'avenir des sciences historiques : il est 
immense, et, si ces grandes études triomphent des 
obstacles qui s'opposent à leurs progrès, nous 
arriverons un jour à connaître l'humanité avec 
beaucoup de précision. Je vois l'avenir des sciences 
naturelles : il est incalculable, et, si ces belles 
sciences ne sont pas arrêtées par l'esprit étroit 
d'application qui tend à y dominer, nous possé- 
derons un jour sur la matière et sur la vie des con- 
naissances et des pouvoirs impossibles à limiter; 
mais je ne vois pas l'avenir de la philosophie, dans 
le sens ancien de ce mot. Hegel, Hamilton, 
M. Cousin ont posé tous trois à leur façon, et tous 
trois d'une manière glorieuse, la fatale borne après 
laquelle la spéculation métaphysique n'a plus qu'il 
se reposer. Ce ne sont pas là des fondateurs 
comme Descartes, comme Thomas Reid, comme 



264 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

Kant ; ce sont des hommes chargés de dire le der- 
nier mol d'un vaste travail de pensée. On parle 
encore après eux, souvent avec talent, parfois avec 
profondeur; on ne crée plus, car les seules pen- 
sées fécondes sont celles qui éclosent et qui n'ont 
pas encore atteint ce degré de précision après 
lequel il n'y a plus que la sèche exposition de 
l'école et le formalisme de l'enseignement tradi- 
tionnel. 

Ce qui peut faire croire, en effet, que cette extinc- 
tion de la métaphysique n'est pas une simple dé- 
chéance transitoire, comme il y en a dans l'his- 
toire de toutes les sciences, c'est que d'autres 
études semblent hériter d'elle et se partager ses 
dépouilles. Les études religieuses, que la philoso- 
phie proprement dite traite toujours avec quelque 
dédain, parce qu'elle n'en voit pas la portée, ont 
repris depuis dix ans un intérêt auquel on ne pou- 
vait s'attendre. Les sciences positives, d'un autre 
côté, ont conquis beaucoup d'esprits qu'à d'autres 
époques la philosophie abstraite eiit vraisembla- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 2G5 

blement attirés. Les vrais philosophes se sont faits 
philologues, chimistes, physiologistes; on a cessé 
de regarder l'âme individuelle comme un objet 
direct de science positive. On a vu que la vie a 
son point de départ dans la force et le mouve- 
ment, et sa dernière résultante dans l'humanité. 
Au lieu de se renfermer dans le monde étroit de 
la psychologie, on a rayonné au-dessus et au-des- 
sous; au lieu de disséquer l'âme en facultés, on a 
cherché les racines par lesquelles elle plonge en 
terre, les rameaux par lesquels elle touche au 
ciel. On a compris que l'humanité n'est pas une 
chose aussi simple qu'on le croyait d'abord, qu'elle 
se compose, comme la planète qui la porte, de 
débris de mondes disparus. Aux vieilles tentatives 
d'explication universelle se sont substituées des 
séries de patientes investigations sur la nature et 
l'histoire. La philosophie semble ainsi aspirer à 
redevenir ce qu'elle était à l'origine, la science 
universelle; mais, au lieu d'essayer de résoudre le 
problème de l'univers par de rapides intuitions, 



266 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

on a va qu'il fallait d'abord analyser les élé- 
ments dont l'univers se compose et construire la 
science du tout par la science isolée des parties. 
Au milieu de ce vaste mouvement, continué avec 
courage par d'ardents esprits, à travers des cir- 
constances si contraires, que devient la métaphy- 
sique? Resle-t-il une place pour elle dans la clas- 
sification nouvelle des sciences à laquelle le siècle 
semble amené? Y a-t-il une science des vérités 
premières, dont toutes les autres soient tributaires, 
ou bien la métaphysique n'est-elle que le résultat 
général de toutes les sciences, et le jour de son 
grand avènement sera-t-il justement le jour o.ù 
elle disparaîtra du nombre des sciences particu- 
lières? C'est là un problème qui se présente chaque 
jour à tout homme réfléchi, et sans la solution 
duquel on ne peut se faire une idée de l'avenir 
réservé aux spéculations de l'entendeinent humain. 



FRAGMENTS PIllLOSOPIilOUES. 267 



I. 



Un des esprits les plus exercés de notre temps 
aux méditations philosophiques, un penseur plein 
d'élévation et de vigueur, M. Vacherot, a fait de 
ce problème le sujet d'un ouvrage remarquable à 
plus d'un titrée L'aisance, la clarté, la finesse de 
la discussion font du livre de M. Vacherot un 
véritable événement dans l'histoire de la philo- 
sophie contemporaine. Nous n'étions pas habitués 
depuis longtemps à cette allure franche et vive, à 
ce dévouement sans bornes à la vérité, qui ne 
recule devant aucun doute, à cette bonne foi pro- 
fonde, si différente de la bonne foi superficielle, 
laquelle suffit pour faire l'honnête homme, mais 
ne suffit pas pour faire le philosophe. L'admission 
de M. Vacherot dans la grande famille des pen- 

1 . La Métaphysique et la Science, ou Principes de Méta- 
physique positive, par M. Élionne Vacherot. 2 vol., 1858. 



£GS FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

seurs ne date pas, du reste, de l'ouvrage dont 
nous parlons. On se rappelle que, par le troisième 
volume de sa belle Histoire de Vécole d'Alexandrie, 
il se sépara nettement de l'enseignement officiel ; 
on se rappelle aussi avec quel courage il accepta 
les conséquences de cette séparation. M. Vache- 
rot, quand il publia son écrit principal, était 
directeur des études à l'École normale. En Alle- 
magne, des directeurs de séminaires, des profes- 
seurs, des pasteurs ont professé cent fois des 
doctrines aussi libres que celles que renfermait 
le volume en question ; jamais, si ce n'est pendant 
la réaction heureusement close des dernières 
années, on n'a songé à les destituer pour cela. 
L'idée n'est point venue hors de France qu'un 
professeur qui enseigne est l'Etat enseignant. La 
conséquence évidente d'un tel système, c'est que 
l'Etat, c'est-à-dire dans le cas dont il s'agit le mi- 
nistre de l'instruction publique, ait une philoso- 
phie, une science, et la dicte à ses fonctionnaires. 
U est inadmissible, en elTet, que le professeur prête 



FRAGMENTS P H I LOSOP II 10 U HS. 20)9 

à l'État sa philosophie, et, si l'Etat est responsable 
de tout ce qui se dit dans les chaires, l'ordre 
adminisiratif ne sera parfait que le jour où les 
bureaux enseigneront, c'est-à-dire enverront aux 
professeurs des cahiers tout faits qu'ils devront 
débiter. Nos enfants verront sans doute ce beau 
jour. En attendant, on entrevoit sans peine com- 
ment une pareille tentative d'administrer la philo- 
sophie est la destruction de toute liberté, et aussi 
comment elle condamne l'enseignement philoso- 
phique à la médiocrité, la médiocrité seule étant 
capable d'accepter de telles conditions et de les 
exécuter sans faiblir. M. Vacherot subit le contre- 
coup de cette fausse idée, qui pèsera d'une ma- 
nière si grave sur les destinées de notre pays. Il 
échangea le droit d'enseigner d'inoffensives bana- 
lités contre le droit de penser ; il acheta par le 
sacrifice de ses fonctions le droit d'être. Par là il 
prit place entre ceux dont le jugement compte 
pour un jugement d'homme, qui veulent être aulre 
chose qu'un airain sonnant, et n'entendent pas, 



270 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

pour les coniniodités de la vie, perdre les motifs 
de vivre : propter vitani vivendi perdere causas. 
Dans la première période de son activité philo- 
sophique, M. Vacherot paraît comme un disciple 
de cette philosophie qu'on est convenu de ratta- 
cher à M. Cousin, quoiqu'elle soit bien loin de 
représenter l'étendue de cet admirable esprit. 
Tout ce qui est fécond est riche de guerres, et 
c'est la gloire de M. Cousin d'avoir su contenir 
dans son sein des éléments très divers et destinés 
à se séparer. Dogmatique par un côté, critique 
par un autre, cet homme éminent, qui grandira 
chaque jour à la condition qu'on place sa gloire 
où elle est en réalité, non dans la o'éation d'une 
philosophie d'école, mais dans l'éveil des esprits 
auquel il a présidé, servit de point de départ à 
deux directions fort différentes, l'une de haute 
hisloire de l'esprit humain, l'autre d'organisation 
pratique de la philosophie. La première, qui était 
la plus élevée, ne pouvait être faite pour des 
disciples. La grande pensée qui domina les cours 



FRAGMIÎNTS PHILOSOPHIQUES. 271 

de i(S28 et 4829 n'était pas de nature à servir 
de fond ement à une école officielle. Il fallait pour 
ce dernier but une sorte de catéchisme capable de 
contenir les uns, de rassurer les autres; mais de 
telles limites, nécessaires pour les esprils timides, 
devaient sembler trop étroites aux esprits actifs. 
Delà des déchirements inévitables, qui ont séparé 
du maître ceux de ses disciples qui, en violant une 
m oitié de son programme, en réalisaient la plus sé- 
rieuse moitié. 

Si j'étais né pour être chef d'école, j'aurais eu 
un travers singulier : je n'aurais aimé que ceux 
de mes disciples qui se seraient détachés de moi. 
Parfois on est tenté de croire que, malgré certaines 
rudesses obligées, M. Cousin doit aussi avoir un 
faible pour les disciples rebelles qui représentent 
le mieux le côté le plus important de sa grande 
entreprise. Ce qu'il y a de certain, c'est que sa 
vraie gloire est bien moins d'avoir créé une ortho- 
doxie philosophique que d'avoir soulevé un mou- 
vement par suite duquel plusieurs des bases qu'il 



272 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

avait posées seront peut-être ébranlées. Ceux de 
ses dis iples auxquels il a appris à chercher sont 
ceux qui lui rendent le meilleur hommage, à une 
condition, bien entendu, c'est qu'ils n'oublient 
pas ce qu'ils doivent à leur maître, car il est 
permis d'être infidèle, jamais d'être ingrat. Une 
école quelque peu active ne saurait borner sa 
mission à refaire éternellement le même livre sur 
la spiritualité de l'âme et l'existence de Dieu. Ce 
sont là ou des choses si claires qu'elles n'ont pas 
besoin d'être démontrées, ofl, quand on les prend 
par l'analyse, des choses si obscures qu'elles ne 
sont pas démontrables. Les dogmes de ce genre 
(Kant l'a vu avec une sagacité merveilleuse), non 
susceptibles de preuves spéculatives, mais évi- 
dents pour d'autres raisons, n'avancent à rien tan- 
dis qu'ils ne sont pas convertis en sentiment. Une 
école qui s'y renferme ne produira qu'une série 
d'écrits monotones, superflus pour les uns, insuf- 
tisants pour les autres, et qui ne convertiront 
personne. « La philosophie française contempo- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 273 

raine, dit très-bien M. Vaclierot, l'école éclectique 
surtout, a excellé dans la critique des idées mé- 
taphysiques fausses, étroites et grossières, par 
lesquelles le xviii'' siècle avait cru pouvoir rem- 
placer définitivement les belles mais quelque peu 
chimériques abstractions de la philosophie anté- 
rieure. Elle a ainsi préparé le terrain sur lequel 
la science nouvelle, la vraie métaphysique du 
XIX* siècle, pourra élever ses constructions ; mais 
elle serait dans une grande illusion, si elle croyait 
avoir fait davantage. Son œuvre dogmatique, 
sauf de rares et fort incomplètes tentatives, se 
réduit à la réinstallation de l'ancienne métaphy- 
sique sur les ruines de la philosophie de la 
sensation. C'est Platon, Descartes, Malebranche, 
Bossuet, Fénelon, Leibnitz, Clarke, qui en font à 
peu près tous les frais ; méthodes, principes, 
idées, arguments, rien n'est bien nouveau dans la 
métaphysique de notre temps. Ce sont les mêmes 
éléments, épurés et combinés avec un art fort ingé- 
nieux, et exprimés dans une langue plus simple et 

18 



274 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

plus scientifique. Cette métaphysique peut bien 
faire illusion aux esprits novices qui ignorent que 
la critique de Kant et de son école l'a ruinée 
jusque dans ses fondements ; mais tous ceux qui 
en France ne sont pas restés étrangers au mou- 
vement philosophique de l'Allemagne, depuis 
Kant jusqu'à Hegel, n'en sauraient être dupes. 
On la goûte, on l'admire comme histoire ; mais on 
ne la prend pas au sérieux comme science. A son 
endroit, on en reste aux conclusions de la philo- 
sopiiie critique. Donc la question métaphysique, 
en France du moins, est plus neuve qu'elle n'en 
a l'air. Tout ce qu'on nous donne aujourd'hui sous 
ce nom date au moins du xvii" siècle ; il n'y a de 
nouveau que la forme. C'est ce qui fait que la 
science et la critique n'y attachent qu'un intérêt 
historique. » 

Dieu me garde de déprécier une tentative qui 
a eu certes son côté honorable, bien qu'on ne 
puisse lui attribuer une très-grande place dans 
l'histoire de l'esprit humain ! Donner à la philo- 



FRAGMIiNTS PHILOSOPHIQUES. 275 

Sophie une forme qui lui permît d'entrer dans les 
écoles publiques, en ménageant les idées étroites 
qu'on se fait en France de la responsabilité de 
l'Etat, et par conséquent sans blesser aucune des 
croyances que l'État est obligé de respecter, était 
certes une pensée honnête et libérale. Faire de 
l'Ecole normale le séminaire de cette philosophie 
orthodoxe était une pensée féconde, à laquelle il 
n'a manqué pour produire des fruits que ce qui 
manque à toutes les créations de l'État dans un 
pays révolutionnaire, la durée. Mais, comme il 
arrive toujours dans les choses humaines, en pre- 
nant un parti aussi décisif, on engageait grave- 
ment l'avenir; en servant d'un côté la philosophie, 
on lui portait de l'autre un grand préjudice. J'ose 
dire en effet qu'à n'envisager que le bien de la 
science, il eut beaucoup mieux valu que l'École 
normale n'eut pas d'enseignement philosophique. 
Un tel enseignement donne aux jeunes esprits une 
assurance exagérée et les accoutume à cette 
erreur, que la philosophie et la théologie natu- 



276 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

relies peuvent être réduites à des programmes et 
dressées en questionnaires d'examen. Il leur fait 
croire qu'on peut arriver de plain-pied aux géné- 
ralités sans avoir passé par l'étude des détails ; 
il les détourne de la science proprement dite. 
Voilà comment l'Ecole normale a fait plus et 
moins qu'elle ne devait. Elle a donné des écrivains, 
des publicistes, des hommes de cœur et de talent. 
Sans parler même de son âge héroïque, où, 
comme tous les établissements nouveaux non 
encore liés par des règlements et dans la ferveur 
de la fondation, elle a produit des fruits qu'il 
serait injuste de demander à son âge de prétendus 
perfectionnements et de pédagogie ai-tificielle, 
pouvons-nous oublier que de son sein, grâce, il est 
vrai, à des ruptures comme on en trouve au début 
de presque toutes les carrières originales, ont pris 
leur vol tant de sujets qui , par des mérites 
divers, ont attiré d'abord et au plus haut degré 
l'attention du public ? D'un autre côté, pouvons- 
nous oublier que cette brillante pépinicic n'a 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 277 

rien formé de ce qu'on est en droit d'attendre 
d'une école, qu'elle n'a pas donné un helléniste, 
pas un orientaliste, pas un géographe, pas un 
épigraphiste et, avant l'école d'Athènes, pas un 
archéologue? Pédante sans être savante, elle 
voulut créer ce qui ne se crée pas, des historiens, 
des philosophes, sans s'apercevoir que la philo- 
sophie est un art dont le secret ne s'apprend pas, 
tandis que les connaissances qui servent à l'ali- 
menter et à l'exciter s'apprennent. Ainsi, malgré 
tant de sérieux services (et vraiment quand je 
pense à quelques-uns des maîtres et des élèves 
qu'elle peut réclamer, je suis tenté d'effacer la 
page que je viens d'écrire), l'École normale est 
restée presque stérile pour le progrès de la grande 
science. Avec son histoire de seconde main et sa 
philosophie de confiance, elle n'a produit que peu 
de ces laborieux ouvriers qui se mettent à la tête 
de la tranchée pour la continuer. Plus portés à 
prendre la science par le sommet que par la base, 
ceux qu'elle a formés ont eu rarement le courage 



278 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

de préfëier aux succès faciles du talent l'abnéga- 
tion du chercheur qui se condamne à ignorer pour 
qu'on sache après lui. 

Sans déprécier ce que l'enseignement philoso- 
phique de nos jours a eu d'honorable, il est donc 
permis de trouver qu'il a plus nui que servi aux 
vrais progrès de la pensée. En habituant les 
esprits à se contenter de ces formules qui n'ont de 
valeur que quand on sait les détails auxquels elles 
correspondent, il a diminué la curiosité, l'efroidi le 
zèle pour les recherches originales, diminué le 
goût des faits, qui seuls peuvent servir de fonde- 
ment aux vues généiales, produit cette inac- 
ceptable prétention du philosophe, aspirant à 
régenter toutes les sciences et prétendant tenir 
dans ses formules la loi universelle des choses. 
Rien de plus dangereux pour la solide culture de 
l'esprit que les tours au moyen desquels l'homme 
se persuade qu'il sait, quand en réalité il ne sait 
pas. Le dédain du philosophe pour toute autre 
étude que la sienne est parfaitement légitime, si 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 279 

la philosophie est la science des sciences, s'il 
existe réellement un moyen pour arriver à la 
véi'ité autrement que par l'étude patiente et atten- 
tive. Si au contraire le philosophe fait la même 
chose que les savants des sciences naturelles et 
historiques, m.ais le fait sans connaissances spé- 
ciales, que veulent dire ces airs de supériorité? 
Comment parler du monde et de l'homme sans 
avoir épuisé tout ce que les méthodes d'investi- 
gation peuvent nous fournir sur la constitution du 
monde et sur les vertus cachées de l'humanité ? 

La sécheresse et le peu d'efficacité morale des 
livres de philosophie n'ont pas d'autre cause. 
L'impression littéraire parfois pénible que laissent 
ces sortes de livres ne vient-elle pas de ce que le 
philosophe tue la poule aux œufs d'or, et, en 
réduisant tout à des formules abstraites, rend l'art 
impossible? L'habileté de l'écrivain consiste à avoir 
une philosophie, mais à la cacher; le public doit 
voir les ruisseaux qui sortent du paradis, mais 
non les sources d'où ils jaillissent; il doit entendre 



280 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

le son sans voir l'instrument qui le rend. Le phi- 
losophe au contraire, comme le théologien, comme 
le juriste, comme les scolastiques en général, 
prétend tout dire sans arrière-plan; chaque livre 
de philosophie, s'il réalisait son programme, épui- 
serait l'infini. Api'ès avoir lu les ouvrages de ce 
genre, on est tenté de se demander : Que fera 
l'auteur désormais, puisqu'il a dit son dernier mot? 
La vraie science ne se livre pas d'un seul coup; 
elle est toujours relative, toujours incomplète, 
toujours perfectible. Une science des sciences qui 
rendrait les autres inutiles serait le tombeau de 
l'esprit humain, et aurait les mêmes conséquences 
qu'une révélation; en nous donnant le dogme 
absolu, elle couperait court à tout mouvement do 
l'esprit, à toute recherche. L'ennui du ciel des 
scolastiques serait à peine comparal)le à celui des 
contemplaleurs oisifs d'une vérité sans nuance 
qui, n'ayant pas été trouvée par eux, ne serait pas 
aimée d'eux, et à laquelle chacun n'aurait })as le 
droit de donner le cachet de son individualité. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 281 

Le livre de M. Vacherot dissipera-t-il les pré- 
jugés que beaucoup d'esprits délicats et d'esprits 
scieiUifiques sont arrivés à concevoir de nos jours 
contre la métaphysique? J'en doute, et une consi- 
dération toute superficielle m'inspire d'abord 
quelque prévention. Les deux gros volumes de 
l'ingénieux penseur sont consacrés à prouver que 
la métaphysique existe. Ainsi ne procèdent pas 
les sciences naturelles et historiques. Les premiers 
géologues n'ont pas fait des volumes pour prouver 
que la géologie existe; ils ont fait de la gi'oiogie. 
Les fondateurs de la philologie comparée n'ont 
pas écrit pour prouver que cette façon de consi- 
dérer les langues constitue une science réelle; ils 
ont fait de la philologie comparée. Si la méta- 
physique était une science, comme semble l'en- 
tendre M. Vacherot, depuis dix-huit mois que son 
livre a paru, elle serait fondée, acceptée, orga- 
nisée. Deux ans après le premier manifeste de 
M. Bopp, la philologie comparée était de droit 
commun dans toutes les écoles savantes; deux ans 



282 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

après les premiers écrits de Cuvier, l'anatomie 
comparée comptait des adeptes nombreux. Cette 
dilTérence-là est pleine de conscciuences. La 
métaphysique ressemble trop à ces soulras boud- 
dhiques, vasfes portiques, préambules sans fin, oîi 
tout se passe à annoncer une révélation parfaite. 
Cinquante pages de théorie prouveraient plus pour 
la réalité de la métaphysique que les douze cenls 
pages de M. Vacherot, pages excellentes, pleines 
de charme et de véritable solidité, mais dont la 
valeur résulte beaucoup moins de la doctrine 
qu'elles fondent que de la critique qu'elles renfer- 
ment, crili([ue dont l'auteur, dédaigneux de ce qui 
fait son principal mérite, semble bien à tort faire 
peu de cas. 

Certes il est un côté par lequel je partage 
entièrement l'opinion de M. Vacherot. Si l'on 
entend par métaphysique le droit et le pouvoir 
qu'a l'homme de s'élever au-dessus des faits, 
d'en voir les lois, la raison, l'harmonie, la poésie, 
la beauté (toutes choses essentiellement meta- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 283 

physiques en un sens); si l'on veut dire que nulle 
limite ne peut être tracée à l'esprit humain, qu'il 
ira toujours moulant l'échelle infhiic de la spécu- 
lation (et pour moi je pense qu'il n'est pas dans 
l'univers d'intelligence supérieure à celle de 
l'homme, en sorte que le plus grand génie de 
notre planète est vraiment le prêtre du monde, 
puisqu'il en est la plus haute réflexion); si la 
science qu'on oppose à la métaphysique est ce 
vulgaire empirisme satisfait de sa médiocrité, qui 
est la négation de toute philosophie, oui, je 
l'avoue, il y a une métaphysique : rien n'est 
au-dessus de l'homme, et le vieil adage Quœ 
supra nos, quid ad nos? est un non-sens. Mais, si 
l'on veut dire qu'il existe une science première, 
contenant les principes de toutes les autres, une 
science qui peut à elle seule, et par des combi- 
naisons abstraites, nous mener à la vérité sur Dieu, 
le monde, l'homme, je ne vois pas la nécessité 
d'une telle catégorie du savoir humain. Cette science 
est partout et n'est nulle part; elle n'est rien si 



2S4 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

clic n'est tout. Il n'y a pas de vérité qui n'ait son 
point de départ dans l'expérience scientifique, qui 
ne sorle directement ou indirectement d'un labo- 
ratoire ou d'une bibliothèque, car tout ce que 
nous savons, nous le savons par l'étude de la nature 
ou de l'histoire. Sans doute la science de la nature 
et de l'histoire n'existerait pas sans les formules 
essentielles de l'entendement; nous ne verrions pas 
la poésie du monde, si nous ne portions en nous- 
mêmes le foyer de toute lumière et de toute poésie. 
Ce ne sont pas des chimères, comme le croient les 
esprits bornés, que ces mots d'infini, d'absolu, de 
substance, d'universel. Tout cela constitue un 
ensemble de notions indispensables pour la bonne 
discipline de l'esprit, qu'on peut appeler logique 
ou critique de l'esprit hnmain; mais tout cela 
n'est pas la métapliysique. Kant, le grand pro- 
moteur dans les temps modernes de cette critique 
de l'esprit humain, proteste qu'il n'est pas un 
métaphysicien. Aristole, qui l'a fondée dans l'anti- 
quité, ne cherche à construire la science que 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES, 285 

par l'étude des faits et l'observation des détails. 
M. Vacherot convient de la différence essentielle 
qui existe entre la métapiiysique et les autres 
branches du savoir humain. « La métaphysique, 
dit-il, n'est pas encore une science; » « mais, 
ajoute-t-il ailleurs, le temps n'est pas fort éloigné 
où la philosophie naturelle en était là, aussi in- 
certaine dans ses principes que dans ses théories. 
En deux siècles, elle a regagné le temps perdu en 
hypothèses, et, à en voir les magnifiques résultats 
et les merveilleux progrès, on croirait qu'elle date 
de la plus haute antiquité. Pourquoi la métaphy- 
sique ne ferait-elle pas de même? Elle n'est en 
retard que de deux siècles. » Celte pensée revient 
à chaque page de son livre; je ne peux l'admettre 
sans réserve. La métaphysique n'est pas une 
science jeune; elle est née la première des sciences, 
c'est la plus vieille de toutes. Les autres sciences 
ont eu leur enfance et leur progrès; la métaphy- 
sique et la logique ont été parfaites du premier 
coup, comme tout ce qui n'est pas fécond. Elles 



286 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

sont susceptibles de progrès dans l'exposition, maïs 
ne laissent point de place à des découvertes 
réelles. On peut expliquer la théorie du syllogisme 
d'une manière plus commode que ne l'a fait 
Aristote, mais on ne saurait l'améliorer ni la com- 
pléter. Gréées une fois pour toutes, ces théories 
restent comme des algorithmes fixes, non comme 
des sciences capables de perfectionnement. 

Semblable en cela à l'objet infini dont elle s'oc- 
cupe, la philosophie offre donc cette singularité, 
qu'on peut dire avec presque autant de raison 
qu'elle est et qu'elle n'est pas. La nier, c'est 
découronner l'esprit humain; l'admettre comme 
une science distincte, c'est contredire la tendance 
générale des études de notre temps. Un seul 
moyen reste, suivant moi, pour tirer la philosophie 
de cette situation indécise, c'est de convenir 
qu'elle est moins une science qu'un côté de toutes 
les sciences. Qu'on me permette une comparaison 
vulgaire : la philosophie est l'assaisonnement sans 
lequel tous les mets sont insipides, mais qui à lui 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 287 

seul ne constitue pas un aliment. Ce n'est pas h 
des sciences particulières, telles que la chimie, la 
physique, etc., qu'on doit l'assimiler; on sera 
mieux dans le vrai en rangeant le mot de philoso- 
phie dans la même catégorie que les mots d'art 
et de poésie. La plus humble comme la plus 
sublime intelligence a eu sa façon de concevoir 
le monde; chaque tête pensante a été à sa guise 
le miroir de l'univers; chaque être vivant a eu 
son rêve qui l'a charmé, élevé, consolé : grandiose 
ou mesquin, plat ou sublime, ce rêve a été sa 
philosophie. Voilà pourquoi l'histoire de la philo- 
sophie ne ressemble nullement à l'histoire des 
autres sciences; elle n'a pas de développement 
régulier, elle ne procède point par des acquisitions 
successives. L'individualité de chaque penseur s'y 
reflète. Prenez \es Annales de physique et de chimie, 
vous y trouverez des mémoires qui dénotent plus 
ou moins d'habileté; mais vous n'en ti'ouverez 
aucun qui vous donne quelque indice sur le 
caractère moral de l'auteur, il n'en est pas de 



288 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

même en philosophie. La philosophie, c'est l'homiiiG 
même; chacun naît avec sa philosophie comme 
avec son style. Gela est si vrai que l'originalité 
personnelle est en philosophie la qualité la pins 
requise, tandis que dans les sciences positives la 
vérité des résultats est la seule chose à considérer. 
On fera toujours de la philosophie, comme on 
fera toujours de la poésie; mais de môme que j'ai 
des craintes pour l'avenir de la plupart des genres 
de poésie sans avoir de craintes pour l'avenir de 
la poésie elle-même, ainsi je crois peu à l'avenir 
de la philosophie, envisagée comme une science 
spéciale, sans avoir le moindre doute sur l'éternelle 
persistance du sentiment philosophique. Peut-être 
viendra-t-il un jour où l'on fei-a toute chose 
poétiquement et philosophiquement, sans faire 
précisément de poésie et de philosophie. Quels 
sont de notre temps les interprètes de la grande 
poésie, de celle qui sort de la nature et de 
l'âme, comme une éternelle plainte et un divin 
gémissement? Oue!({ues poètes sans doute, fidèles 



FRAG31ENTS PHILOSOPHIQUES. 2^9 

encore à la tradition philosophique ou rehgieuse, 
mais surtout des savants, des critiques. On ne croit 
plus ni aux systèmes ni aux fictions. Nous ne con- 
cevons pas plus la possibilité d'une nouvelle hy- 
pothèse philosophique que nous ne concevons la 
possibilité d'une épopée. La critique a fermé pour 
longtemps la voie à ces grandes productions qui 
supposent une certaine spontanéité naïve. On ne 
s'émeut pas devant un décor percé à jour, dont on 
voit les machines. Nous sourions d'avance des 
ellorts que va faire le poëte pour nous tromper; 
nous savons d'avance que le système qu'on nous 
propose n'échappera pas plus que ses devanciers 
à la loi fatale de la caducité. Une telle pensée 
suffît pour arrêter tcHit élan. Il faudrait redevenir 
grossier pour s'y soustraire, car un béotien seul 
peut ignorer que toutes les formules sont essen- 
tiellement incomplètes, que les prétentions de la 
philosophie ne sont pas plus justifiées que celles 
de la théologie, qu'elle aboutit à un dogmatisme 
aussi insupportable. Peut-être, quand nous serons 

49 



290 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

vieux et incapables de tout compi'endre, finirons- 
nous par oublier à ce point l'expérience de trois 
mille ans d'histoire et notre propre expérience; 
mais, tant que nous serons assez sains et assez 
foris pour ne pas sacrifier une moitié de la vérité 
à l'autre, nous ne poserons jamais devant nos 
yeux un écran volontaire, nous n'élèverons jamais 
autour de nous les murs d'une prison, nous ne 
nous attribuerons jamais un privilège d'infaillibi- 
lité, sachant bien que l'avenir refuserait de ie 
ralifier. 



H. 



Ce n'est donc pas nier la philosophie, c'est la 
leiever et l'ennoblir que de déclarer qu'elle n'est 
pas une science particulière, mais qu'elle est le 
résuHat général de toutes les sciences, le son, la 
lumière, la vibration qui sort de l'éther divin que 
tout porte en soi. Au fond, telle a été la con- 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 291 

ception des grands philosophes. Aristote est 
l'encyclopédiste de son temps; Roger Bacon, le 
vrai prince de la pensée du moyen âge, fut un 
positiviste à sa manière ; Descartes a tout compris, 
excepté les sciences historiques dont il ne vit pas 
l'importance; Leibnitz, lui, est une mer sans ri- 
vage : il dévore toute science, même la science 
chimérique, la scolastique, l'alchimie; Kant savait 
ce que savait son siècle. Tous les grands philo- 
sophes ont été de grands savants, et les moments 
où la philosophie a été une spécialité ont été des 
moments d'abaissement. Tel fut bien le second 
âge du cartésianisme, représenté par Malebranche. 
Telle fut, au plus haut degré, la stérile scolastique 
de la fin du moyen âge. De nos jours, les tenta- 
tives absolues de Schelling et de Hegel ont de même 
plutôt nui que servi au progrès de nos connais- 
sances, en détournant les jeunes gens des recherches 
spéciales, en portant les esprits à se contenter 
trop facilement et à croire qu'on peut penser avec 
des formules. Le tourniquet de Raimond Lui le, 



;92 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

qui devait servir à trouver toute vérité et à réfu- 
ter toute erreur, n'aurait pas eu d'efTels beaucoup 
plus désastreux que cette logique prétendue avec 
laquelle on a cru pouvoir se passer d'étude et de 
patient labeur. En résumé, philosopher, c'est con- 
naître l'univers. L'univers se compose de deux 
mondes, le monde physique et le monde moral, 
la nature et l'iiumanité. L'étude de la nature et de 
l'humanité est donc toute la philosophie. 

En général, c'est par l'étude de la nature qu'on 
est arrivé jusqu'ici à la philosophie; mais je ne 
crois pas me tromper en disant que c'est aux 
sciences du second groupe, à celles de l'huma- 
nité, qu'on demandera désormais les éléments des 
plus hautes spéculations. La psychologie part de 
l'hypothèse d'une humanité parfaitement homo- 
gène, qui aurait toujours été telle que nous la 
voyons, et cette hypothèse renferme une part de 
vérité, car il y a vraiment des attributs communs 
de l'espèce humaine qui en constituent l'unité; 
mais elle renferme aussi une erreur grave, ou plu- 



FRAGiMENTS PHILOSOPHIQUES. 293 

tôt elle méconnaît une vérité fondamentale, révé- 
lée par l'histoire : c'est que l'humanité n'est pas 
un corps simple et ne peut être traitée comme 
telle. L'homme doué des dix ou douze facultés 
que distingue le psychologue est une fiction; dans 
la réalité, on est plus ou moins homme, plus ou 
moins fils de Dieu. On a de Dieu et de vérité ce 
dont on est capable et ce qu'on mérite. Je ne vois 
pas de raisons pour qu'un Papou soit immortel. 
Au lieu de prendre la nature humaine, comme 
la prenaient Thomas Reid et Dugald Stevvart, pour 
une révélation écrite d'un seul jet, pour une bible 
inspirée et parfaite dès son premier jour, on en 
est venu à y voir des retouches et des additions 
successives. Des mondes civilisés ont précédé le 
nôtre, et nous vivons de leurs débris. La science 
de l'humanité a subi de la sorte une révolution 
analogue à celle de la géologie. La planète, dont 
lu foimation s'expliquait autrefois en deux mots : 
(i Diou créa le ciel et la terre », est devenue un en- 
semble d'étagessuperposés, de couches successives. 



294 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

Je sais que le rôle que j'attribue ici aux sciences 
historiques paraîtra à plusieurs personnes la né- 
gation même de la philosophie. Le livre de 
M. Vacherot est destiné à protester, au nom de 
la métaphysique, contre cet envahissement univer- 
sel de l'histoire, et quelques-unes des meilleures 
pages de son livre ' sont consacrées à critiquer la 
direction que je viens d'indiquer. J'avoue que, 
dans l'état actuel des études historiques et philo- 
logiques, la prétention que je viens d'énoncer 
pour elles peut paraître exagérée. Les sciences 
physiques sont comprises depuis plus de deux 
cents ans; les sciences de l'humanité sont encore 
dans leur enfance, très-peu de personnes en voient 
le but et l'unité. Pour désigner l'ensemble de tra- 
vaux qui les composent, on ne trouve d'autre mot 
que celui d'érudition, lequel est chez nous à peu 
près synonyme de hors-d'œuvre amusant et de 
passe-temps agréable. On comprend le physicien 

4. Tome 1*', p. 301 et suivantes. 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 295 

et le chimiste, on comprend l'artiste et le poëte ; 
mais l'érudit n'est aux yeux du vulgaire, et même 
de bien des esprits délicats, qu'un meuble inutile, 
quelque chose d'analogue à ces vieux abbés let- 
trés qui faisaient partie de l'ameublement d'un 
château, au même titre que la bibliothèque. On 
se figure volontiers que c'est parce qu'il ne peut 
pas produire qu'il recherche et commente les 
œuvres d'autrui. Le vague qui plane sur l'objet de 
ses études, cette latitude presque indéfinie qui 
renferme sous le même nom des recherches si 
diverses, font croire volontiers qu'il n'est qu'un 
amateur qui se promène dans la variété de ses 
travaux, et fait des explorations dans le passé, 
à peu près comme certains animaux fouisseurs 
creusent des souterrains, pour le plaisir d'en faire. 
11 y a là une très-grande méprise entretenue 
et par la distraction du public, et aussi, il faut le 
dire, par la faute des érudits, qui trop souvent ne 
voient dans leurs travaux que l'aliment d'une curio- 
sité assez frivole. Certes, il ne faut pas médire de 



296 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

la curiosité. Elle est un élément essentiel de l'or- 
ganisation humaine et la moitié de la volupté de 
la vie. Le curieux et l'amateur peuvent rendre à 
la science d'éminents services, mais ils ne sont ni 
le savant ni le philosophe. La science n'a réelle- 
ment qu'un seul objet digne d'elle : c'est de ré- 
soudre l'énigme des choses, c'est de dire à l'homme 
le mot de l'univers et de sa propre destinée. 
Entre tous les phénomènes livrés à notre étude, 
l'existence et le développement de l'humanité sont 
le plus extraordinaire. Or, comment connaître 
l'humanité, si ce n'est par les procédés mêmes qui 
nous servent à connaître la nature, je veux dire en 
recherchant les traces qui sont restées de ses ré- 
volutions successives? L'histoire n'est possible que 
par l'cfude immédiate des monuments, et ces mo- 
numents ne sont pas abordables san> les recherches 
spéciales du philologue ou de l'antiquaire. Toute 
forme du passé sufTit à elle seule pour rem- 
plir une laborieuse existence. Une langue ancienne 
et souvent à moitié inconnue, une paléographie 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 297 

spéciale, une archéologie et une iiistoire pénible- 
ment déchiffrées, voilà plus qu'il n'en faut pour 
absorber tous les efforts de l'investigateur le plus 
patient, si d'humbles artisans n'ont consacré de 
longs travaux à extraire de la carrière et à réunir 
les matériaux avec lesquels il doit reconstruire 
l'édifice du passé. La révolution littéraire qui de- 
puis 1820 a changé la face des études historiques, 
ou, pour mieux dire, qui a fondé l'histoire parmi 
nous, aurait-elle été possible sans les grandes col- 
lections du xvii" et du xviii^ siècle? Mabillon, Mu- 
ratori, Baluze, Ducange, n'étaient ni de grands 
philosophes, ni de grands écrivains, et pourtant 
ils ont plus fait pour la vraie philosophie que tant 
d'esprits systématiques qui ont voulu construire 
avec leur imagination l'édifice des choses, et qui 
ne laisseront rien parmi les acquisitions définitives 
de l'esprit humain. 

Le rôle de l'historien et du philologue est donc 
rigoureusement parallèle à celui du physicien, du 
naturaliste, du chimiste. L'union de la philologie 



298 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

et de la philosophie, de rérudition et de la pen- 
sée, devrait être le caractère du travail intellec- 
tuel de notre époque. Le penseur suppose l'érudit, 
et, ne fût-ce qu'en vue de la sévère discipline de 
l'esprit, il faudrait faire peu de cas du philosophe 
qui n'aurait pas travaillé une fois dans sa vie à 
éclaircir quelque point spécial de la science. Sans 
doute les deux rôles peuvent se séparer, et un tel 
partage est même souvent désirable; mais il fau- 
drait au moins qu'un commerce intime s'établît 
entre ces fonctions diverses. Pour apprécier la va- 
leur des sciences historiques, il ne faut pas se 
demander ce que vaut telle obscure dissertation, 
telle monographie, destinée, quand elle aura porté 
son fruit, à rester oubliée. Il faut prendre dans 
son ensemble la révolution opérée par la philo- 
logie, examiner ce que l'esprit humain était avant 
la culture philologique, ce qu'il est devenu depuis 
qu'il l'a subie, quels changements la connais- 
sance critique de l'antiquité a introduits dans la 
manière de voir des modernes. Or une histoire 



FRAGMliNTS PHILOSOPHIQUES. 299 

attentive de l'esprit humain depuis le xv« siècle 
démontrerait, ce me semble, que les plus impor- 
tantes révolutions de la pensée moderne ont été 
amenées directement ou indireclement par des 
conquêtes philologiques. La renaissance et la ré- 
forme sont nées à la suite d'une révolution en 
philologie. Le xviii* siècle, quoique superficiel en 
érudition, arrive à ses résultats bien plus par la 
critique, l'histoire ou la science positive, que par 
l'abstraclion métaphysique. La critique univer- 
selle est le seul caractère qu'on puisse assigner à 
la pensée délicate, fuyante, insaisissable du xix"" : 
les railleurs de la critique ne savent faire eux- 
mêmes que de la critique ; leurs livres n'ont de 
valeur que par là. Saisir la physionomie des 
choses, voilà toute la philosophie, et celui-là en 
approcherait le plus qui pourrait mener parallèle- 
ment plusieurs existences, afin d'explorer tous les 
sentiers de la pensée. Ce qu'un seul individu ne 
peut faire, l'esprit humain le fera, car il ne meurt 
pas, et tous travaillent pour lui. Direz-vous que 



300 FRAGMENTS I' II ILOSO P H IQUE S 

ceux qui auront contiibué à cette œuvre, qui au- 
ront poli une des faces de ce diamant, enlevé une 
parcelle des scories qui en voilent l'éclat natif, 
ne sont que des pédants, des oisifs, des esprits 
lourds, qui, étrangers au monde des vivants, se 
réfugient dans celui des momies et dans les nécro- 
poles? 

Ce qu'on appelle « l'érudition » n'est donc pas, 
comme on le croit souvent, une simple fantaisie : 
c'est une science sérieuse, ayant un but philoso- 
phique élevé; c'est la science des produits de 
l'esprit humain. A ce point de vue, les littératures 
les plus étrangères à notre goût, celles qui nous 
transportent le plus loin de l'état actuel, sont pré- 
cisément les plus importantes. L'anatomie compa- 
rée tire bien plus de résultais de l'observation des 
animaux inférieurs que de l'étude des espèces supé- 
rieures. Cuvier aurait pu disséquer toute sa vie des 
animaux domestiques sans soupçonner les hauts 
problèmes que lui ont révélés les mollusques et 
les annélides. De même les productions en appa- 



FRAGMENTS P II I LOS OP II I OU E S. ;;01 

rence les plus insignifiantes sont souvent les plus 
précieuses aux yeux du critique, parce qu'elles 
mettent vivement en relief des traits qui, dans les 
œuvres rélléchies, ont moins de saillie et d'origi- 
nalité. La plus humble des littératures primitives 
en apprend plus sur l'histoire de l'esprit humain 
que l'étude des chefs-d'œuvre des littérateurs mo- 
dernes. En ce sens, les folies elles-mêmes ont leur 
intérêt et leur prix. Il est plus facile en effet d'étu- 
dier les natures diverses dans leurs moments de 
crise que dans leur état naturel, où la régularité 
de la vie ne laisse voir qu'une habitude calme et 
uniforme. En ces ébullilions, au contraire, tous 
les secrets intimes remontent à la surface et s'offrent 
d'eux-mêmes à l'observation. 

Hâtons-nous de le dire : il serait injuste d'exi- 
ger du savant la conscience toujours immédialc 
du but de son travail. Est- il nécessaire que l'ou- 
vrier qui extrait des blocs de la carrière ait l'idée 
du monument auquel ils sont destinés ? En étu- 
diant les origines de chaque science, on trouve 



302 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

que les premiers pas ont été faits presque toujours 
sans une vue bien distincte de l'objet à atteindre, 
et que les études philologiques en particulier 
doivent une extrême reconnaissance à des esprits 
médiocres, qui les premiers en ont posé les con- 
ditions matérielles. Il est même des œuvres de 
patience auxquelles s'astreindraient difficilement 
des hommes dominés par des besoins philoso- 
phiques trop exigeants. Peu de philosophes auraient 
le courage et l'abnégation nécessaires pour se 
résigner à l'humble labeur du lexicographe, et 
pourtant le plus beau livre de généralités n'a pas 
eu sur la science une aussi grande influence que 
le dictionnaire, très-médiocrement philosophique, 
par lequel Wilson a rendu possibles en Europe 
les études sanscrites. 

Les spécialités scientifiques sont le grand scan- 
dale des gens du monde, comme les généralités 
sont le scandale des savants. La vérité est, ce me 
semble, que les spécialités n'ont de sens qu'en vue 
des généralités, mais que les généralités à leur 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 303 

tour ne sont rendues possibles que par les études 
les plus minutieuses. Les hommes voués aux 
recherches spéciales ont souvent le tort de croire 
que leurs travaux ont leur propre fin en eux-mêmes; 
leur spécialité devient ainsi un petit monde où ils 
se renferment obstinément et dédaigneusement ; 
toute combinaison étendue les alarme et leur 
semble de peu de valeur. Certes, s'ils se bornaient 
à faire la guerre aux généralités hasardées, aux 
aperçus superficiels, on ne pourrait qu'applaudir 
à leur sévérité. Je conçois à merveille qu'une date 
heureusement rétablie, une circonstance d'un fait 
important retrouvée, une histoire obscure éclaircie, 
aient plus de valeur que des volumes entiers dans 
le genre de ceux qui s'intitulent souvent « philoso- 
phie de l'histoire » ; mais ce n'est point par elles- 
mêmes que de telles découvertes valent quelque 
chose. C'est dans la philosophie qu'il faut cher- 
cher la véritable valeur de la philologie. Là est 
la dignité de toute recherche particulière et des 
derniers détails d'érudition, qui n'ont point de 



30i FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

sens pour les esprits superficiels et légers. Il n'y 
a pas de recherche inutile ou frivole ; il n'est pas 
d'étude, quelque mince qu'en paraisse l'objet, 
qui n'apporte son trait de lumière à la science du 
tout, à la vraie philosophie des réalités. Les 
résultats généraux qui ne s'appuient pas sur la 
connaissance des détails sont nécessairement creux 
et factices, tandis que les recherches particulières, 
même dénuées de l'esprit philosophique, peuvent 
être du plus grand prix, quand elles sont exactes 
et conduites suivant une sévère méthode. L'esprit 
de la science est cette communauté intellectuelle 
qui rattache l'un à l'autre l'érudit et le penseur, 
fait à chacun d'eux sa gloire méritée, et confond 
dans une même fin leurs rôles divers. 

Des monographies sur tous les points de la 
science, telle devrait donc être l'œuvre du 
xix^ siècle, œuvre pénible, humble, laborieuse, 
exigeant le dévouement le plus désintéressé, mais 
solide, durable, et d'ailleurs immensément relevée 
par la grandeur du but final. Certes il serait plus 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 305 

doux et plus flatteur pour la vanité de cueillir do 
prime abord le fruit, qui ne sera mur peut-être 
que pour un avenir lointain. Il faut une vertu 
scientifique bien profonde pour s'arrêter sur cette 
pente et s'interdire la précipitation, quand la 
nature humaine tout entière réclame la solution 
définitive. Les héros de la science sont ceux qui, 
capables des vues les plus élevées, ont pu s'in- 
terdire toute généralité anticipée, et se résigner 
par vertu scientifique à n'être que d'humbles tra- 
vailleurs. Pour plusieurs, c'est là un léger sacri- 
fice. Les vrais méritants sont ceux qui, tout en 
comprenant d'une manière élevée le but suprême, 
se dévouent au rude métier de manœuvres, et se 
condamnent à ne voir que le sillon qu'ils creusent. 
En apparence, ces patients investigateurs perdent 
leur temps et leur peine. Il n'y a pas pour eux de 
public ; ils sont lus de trois ou quatre personnes, 
quelquefois de celui-là seul qui reprendra le 
même travail. Eh bien, les monographies sont 

encore ce qui reste le plus. Un livre de généralités 

go 



306 FHAGWENTS PHILOSOPHIQUES. 

est nécessairement dépassé au bout de dix années; 
une monographie, étant un fait dans la science, 
une pierre posée dans l'édifice, est en un sens 
éternelle dans ses résultats. On pourra négliger 
le nom de l'auteur, elle-même pourra tomber 
dans l'oubli ; mais les résultats qu'elle a contribué 
à établir demeurent. Les historiens du xvif et du 
xviii^ siècle qui ont prétendu écrire et se faire 
lire, Mézerai, Daniel, Velly, sont maintenant 
parfaitement délaissés. Les travaux des bénédic- 
tins, qui n'ont prétendu que recueillir des maté- 
riaux, sont aujourd'hui, bien que susceptibles 
d'être fort améliorés, aussi neufs que le jour où 
ils parurent. 

Le peu de résultats qu'auront amenés certaines 
branches des études philologiques ne saurait 
même devenir une objection contre ces études. La 
science en eflet se présente toujours à l'homme 
à la façon d'une terre inconnue. Les premiers na- 
vigateurs qui découvrirent l'Amérique étaient bien 
loin de soupçonner les formes exactes et les 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 307 

relations véritables des parties de ce nouveau 
monde. L'attraction du succin n'était aux yeux des 
anciens pliysiciens qu'un phénomène curieux, 
jusqu'au jour où, sur ce fait isolé, vint s'élever 
une science. Il ne faut pas demander aux investi- 
gations scientifiques l'ordre rigoureux de la 
logique, pas plus qu'on ne peut demander d'a- 
vance au voyageur le plan de ses découvertes, ni 
à celui qui creuse une mine le compte des richesses 
qui en sortiront. La science est un édifice sécu- 
laire, qui ne pourra s'élever que par l'accumu- 
lation de masses gigantesques. Une vie laborieuse 
ne sera qu'une pierre obscure et sans nom dans 
ces conslructions immenses. N'importe : on aura 
sa place dans le temple, on aura contribué à la 
solidité de ses assises. Sur les monuments de 
Persépolis, on voit les différentes nations tribu- 
taires du roi de Perse représentées par un per- 
sonnage qui porte le costume de son pays et tient 
entre les mains les productions de sa province 
pour en faire hommage au souverain. Telle est 



308 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

rhiimanilé : chaque nation, chaque forme intellec- 
tuelle, religieuse, morale, laisse après elle une 
courte expression qui en est comme le type abrégé 
et expressif, et qui demeure pour représenter les 
millions d'hommes à jamais oubliés qui ont vécu 
et qui sont morts groupés autour d'elle. La 
science, comme toutes les autres faces de l'œuvre 
humaine, doit être esquissée de cette large 
manière. Il ne faut pas que les résultats scienti- 
fiques soient maigrement et isolément atteints ; il 
faut que le résultat final qui restera dans le 
domaine de Tesprit huniain soit extrait d'un vaste 
amas de vérités particulières. De même qu'aucun 
homme n'est inutile dans l'humanité, de même 
aucun travailleur n'est inutile dans le champ de la 
science. De ce qu'on enlève l'échafaudage quand 
l'édifice est terminé, s'ensuit-il que ceux qui l'ont 
construit n'ont travaillé qu'à une œuvre frivole et 
sans durée ? 

Tout a ainsi sa place dans la grande œuvre que 
poursuit l'esprit humain à travers les siècles. Le 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 309 

penseur ne peut rien sans le savant, le savant 
ne vaut quelque chose qu'en vue du penseur. 
L'un et l'autre sont eux-mêmes, pour employer le 
style des mathématiques, des fonctions dans un 
plus vaste ensemble, qui est le développement 
complet de la conscience du monde se faisant par 
l'humanité. Un beau sentiment vaut une belle 
pensée, une belle pensée vaut une belle action, 
une vie de science vaut une vie de vertu. L'homme 
accompli serait celui qui pourrait être à la fois 
poëte, philosophe, savant, homme vertueux, et 
cela non pas par intervalles (il ne le serait alors 
que médiocrement), mais par une intime péné- 
tration à tous les moments de sa vie, qui serait 
poëte alors qu'il est philosophe, philosophe alors 
qu'il est savant, chez qui, en un mot, tous les 
éléments de l'humanité se réuniraient en une par- 
faite harmonie, comme dans l'humanité même. Le 
modèle de la perfection en effet nous est donné 
par la nature humaine. Or la nature humaine est 
à la fois savante, curieuse, poétique, passionnée. 



310 FRAGMExMS PHILOSOPHIQUES. 

Si le métaphysicien est le poëte qui rend l'esprit 
et la vie de tout cela, je l'admets et le couronne ; 
mais, s'il ne fait que substituer l'abstraction à la 
vie, je préfère le savant qui me révèle la nature 
et l'histoire, car dans la nature et l'histoire je vois 
bien mieux le divin que dans des formules 
abstraites d'une théodicée artificielle et d'une 
ontologie sans lapports avec les faits. L'absolu de 
la justice et de la raison ne se manifeste que dans 
l'humanité : envisagé hors de l'humanité, cet 
absolu n'est qu'une abstraction ; envisagé dans 
l'humanité, il est une réalité. Et ne dites pas que 
la forme qu'il revêt entre les mains de l'homme le 
souille et l'abaisse. Non, non ; l'infini n'existe que 
quand il revêt une forme finie. Dieu ne se voit 
que dans ses incarnations. La critique, qui sait 
voir le divin de toute chose, est ainsi la condition 
de la religion et de la philosophie épurées, j'ajou- 
terai de toute morale forte et éclairée. Ce qui 
élève l'homme ne peut que Taméliorer. « La phi- 
losophie critique, dit M. Vacherot, n'aime pas les 



FRÂGMEN'IS PHILOSOPHIQUES. 344 

fanatiques, comprend peu les maityrs, et ne se 
pique guère d'inspirer les héros. » Qu'en savez- 
vous ? La force morale n'est pas le fruit d'un 
syllogisme. Comprendre toute chose n'est pas 
tout absoudre ; l'école critique attend encore 
qu'on la prenne en flagrant délit de faiblesse. 
Son dogme est la foi au divin et à la grande parti- 
cipation que l'homme y a. Sa morale s'appuie sur 
le sentiment de la noblesse humaine et sur un 
fondement plus sur encore. Il ne faut faire dé- 
pendre la morale d'aucun système. Fiez-vous à 
celui qui la porte dans les besoins de sa nature ; 
car, lors même que l'abaissement du siècle inflige- 
rait un démenti à la bonne opinion qu'il a de son 
espèce, sa propre conscience siiflirait pour lui 
inspirer le respect de lui-même et lui faire défier 
le sourire de ceux qui pensent que la vertu est 
toujours une jactance ou une duperie. 

Certes, si ceux qui nous blâment de n'être que 
les secrétaires de l'esprit humain nous apportaient 
la vérité complète avec s^s signes évidents, nous 



312 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

n'aurions qu'à tomber à genoux et à rejeter sur le 
second plan nos humbles recherches; mais une 
longue expérience nous a appris que la raison 
seule ne crée pas la vérité. Malebranche prêchant 
à l'homme de rester enfermé en lui-même pour 
y chercher le verbe , qui lui enseignera toute chose, 
ne serait plus écouté. L'homme obstinément ren- 
fermé en lui-même n*y trouvera que le rêve. Si, 
au lieu de dédaigner l'histoire de l'esprit humain, 
comme le tableau futile de tout ce que les autres 
ont pensé, l'orgueilleux oratorien eût bien voulu 
regarder le monde et l'humanité, combien son 
horizon se fut élargi ! de combien de préjugés se 
fùt-il dégagé! Il eût vu les méandres infinis de la 
légende et de l'histoire ; il eût vu la trame sans 
fin des créations divines, et si à ce spectacle il eût 
perdu sa foi étroite, il y eût gagné le sens de la 
vraie théologie, qui est la science du monde et de 
l'humanité, la science de l'universel devenir, abou- 
tissant comme culte à la poésie et h l'art, et par- 
dessus tout à la morale. Étudiez donc, disons-nous 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 313 

à ceux qu'anime encore la noble curiosité, étudiez 
en philosophes la chimie, la physiologie et l'his- 
toire. Diss6(iuez toute vie, analysez toute sub- 
stance, apprenez toute langue, comparez toute lit- 
térature; que chaque mot du passé nous livre tout 
ce qu'il recèle, que chaque coin du sol nous rende 
les débris qu'il contient. Fouillez la vieille Phé- 
nicie : on ne sait pas ce que cache cette terre ; 
interrogez en géologues les plateaux de l'Asie que 
l'homme habita d'abord; fouillez Suse, fouillez 
l'Yémen, fouillez Babylone. Qu'est-ce qu'Éden? 
qu'est-ce que Saba? qu'est-ce qu'Ophir? Appre- 
nez-moi si , après tant d'humanités écroulées, la 
nôtre croulera à son tour, si les sages peuvent 
espérer de la diriger un peu, ou bien si c'est une 
loi fatale d'expier le raffinement par la faiblesse. 
Dites-moi les secrets de la naissance et delà mort, 
les secrets de la pierre et du métal, les secrets de 
la cellule dernière où naît la vie. Qui sait si l'in- 
fini réel est aussi vaste qu'on le suppose? Et la 
grande loi qui nous donnera le pouvoir sur l'atome 



314 FRAGMENTS PHI LOSOPHTQUK S. 

(quand nous l'aurons, remarquez-le, nous serons 
maîtres du monde), qui sait si elle nous échap- 
pera toujours? 



III. 



Il serait injuste de dire que M. Vacherot s'est 
contenté de prêcher les avantages et les droits de 
la métaphysique : son livre renferme une théodicée, 
développement de celle que l'auteur avait déjà 
esquissée dans le troisième volume de son Ecole 
d'Alexandrie, et que je regarde comme la plus 
originale que la France ait produite en notre 
siècle. Elle peut se résumer en cette phrase : 
Dieu est l'idée du monde, et le monde la réalité 
de Dieu. « S'obstiner à réunir sur un même sujet 
la perfection et la réalité, c'est se condamner aux 
contradictions les plus palpables. Il suffît de lire 
saint Augustin, Malebranche, Fénelon, Leibnitz, 
pour s'en convaincre, La critique de Kant, si forte 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 315 

qu'elle soit, est peut-être moins décisive que le 
spectacle de telles subtililés. Un Dieu parfait ou 
un Dieu réel : il faut que la théologie choisisse. 
Le Dieu parfait n'est qu'un idéal ; mais c'est en- 
core, comme tel, le plus digne objet de la théo- 
logie, car qui dit idéal dit la plus haute et la plus 
pure vérité. Quant au Dieu réel, il vit, il se dé- 
veloppe dans l'immensité de Tespace et dans l'éter- 
nité du temps ; il nous apparaît sous la variété 
infinie des formes qui le manifestent : c'est le 
cosmos. Avec ses imperfections et ses lacunes, 
c'est encore un Dieu bien grand et bien beau pour 
qui le comprend, le voit et le contemple des yeux 
de la science et de la philosophie. Le panthéisme 
s'en contente; mais c'est la gloire de la pensée 
humaine de remonter plus haut... Pour nous, le 
monde, n'étant pas moins que l'être en soi lui- 
même, dans la série de ses manifestations à travers 
l'espace et le temps, possède l'infinité, la nécessité, 
l'indépendance, l'universalité et tous les attributs 
métaphysiques que les théologiens réservent exclu- 



316 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

sivemcnt à Dieu. 11 est clair dès lors qu'il se suf- 
fit à lui-même quant à son existence, à son mou- 
vement, à son organisation et à sa conservation, 
et n'a nul besoin d'un principe hypercosmique. 
Or, du moment que Dieu n'est plus conçu comme 
la substance ou la cause du monde, il n'y a plus 
d'absurdité à le ramener à n'êlre plus que le su- 
prême idéal de la vie universelle. C'est même, à 
notre sens, la seule conception qui sauve la théo- 
logie des deux écueils conti'e lesquels elle va heur- 
ter tour à tour : la doctrine de la création ex ni- 
liilo et le panthéisme. » 

Voilà des formules très-ingénieuses et très- 
/iches de vérité. La contradiction qu'implique 
toute théodicée, et qu'elle implique nécessairement, 
puisque son objet est de définir l'infini, n'a jamais 
été mieux prévenue; mais il faut voir si de telles 
formules ont à un assez haut degré le caractère 
de résultats scientifiques et acquis pour constituer 
une métaphysique positive. — Et d'abord n'ac- 
cordons que le dédain aux vaines accusations 



FUAGMliNTS PHILOSOPHIQUES. 317 

d'athéisme que les esprits étroits ont toujours éle- 
vées contre les hommes les plus religieux, parce 
que ceux-ci ont craint de déroger à la majesté 
divine en la limitant par une formule quelconque. 
Refuser de déterminer Dieu n'est pas le nier; 
cette réserve est bien plutôt l'elTet d'une profonde 
piété, qui tremble de blasphémer en disant ce qu'il 
n'est pas. On ne saurait accorder que pour la 
satisfaction de quelques esprits timides le philo- 
sophe soit obligé de se gêner en son langage, et 
de se retrancher un trait fort ou expressif. « Jadis, 
dit très-bien M. Vacherot, l'athéisme était la ca- 
lomnie de tous les docteurs en théologie contre 
les philosophes qui n'acceptaient pas sans réserve 
le Dieu de leurs Eglises. Aujourd'hui que la phi- 
losophie a rompu avec toutes les traditions de 
l'empirisme du dernier siècle, les théologiens ont 
substitué à l'accusation d'athéisme celle de pan- 
théisme. Le mot spirituel de M. Cousin sur ce 
petit « spectre évoqué à l'usage des sacristies » 
est d'une parfaite justesse. Le jeu est habile en ce 



318 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

que la calomnie gagne en vraisemblance sans 
rien perdre de sa gravité. Le panthéisme tel qu'ils 
le présentent, moins absurde peut-être, est encore 
plus immoral et plus dangereux que l'athéisme. 
Le premier supprime Dieu, dont les attributs mé- 
taphysiques sont indifférents à la morale; le second 
supprime la liberté et le devoir, c'est-à-dire tout 
ce qui fait la valeur de la vie humaine. » 

Cette injuste accusation mise à part, peut-on 
dire que la théodicée de M. Vacherot soit de na- 
ture à satisfaire toutes les exigences de l'àme, et 
qu'un idéal de perfection qui a pour lui la vérité, 
mais non la réalité, comme les figures abstraites 
des géomètres, soit vraiment ce qu'adore l'huma- 
nité? Un fait immense donne au premier coup 
d'œil raison à M. Vacherot. La théodicée n'a 
aucun fondement expérimental. L'existence et la 
nature d'un être ne se prouvent que par ses actes 
particuliers, individuels, volontaires, et si la Divi- 
nité avait voulu être perçue par le sens scientifique, 
nous découvririons dans le gouvernement général 



FRAGMENTS PHlLOSOPHlQUIiS. 319 

du monde des actes portant le cachet de ce qui est 
libre et voulu; la météorologie devrait être sans 
cesse dérangée par l'efTet des prières des hommes, 
l'astronomie parfois en défaut. Or aucun cas d'une 
lelle dérogation n'a été scientifiquement constaté; 
aucun miracle ne s'est produit devant un corps 
savant; tous ceux que l'on rencontre ou bien sont 
le fruit de l'imagination et de la légende, ou bien 
se sont passés devant des témoins qui n'avaient 
pas les moyens nécessaires pour se garantir des 
illusions et juger du caractère miraculeux d'un 
fait. C'est ce que Malebranche a parfaitement ré- 
sumé dans ce mot : « Dieu n'agit pas par des 
volontés particulières. » Loin de révéler Dieu, la 
nature est immorale; le bien et le mal lui sont in- 
dilTérents. Jamais avalanche ne s'est arrêtée pour 
ne pas écraser un honnête homme ; le soleil n'a 
pâli devant aucun crime ; la terre boit le sang du 
juste comme le sang du pécheur. L'histoire de 
même est un scandale permanent au point de vue 
de la morale. L'histoire, comme la nature, révèle 



320 FRAGMliNÏS PHILOSOPHIQUES. 

des luis; mais, pas plus que la nature, elle ne ré- 
vèle un plan tracé d'avance. Sans doute il y a de 
l'harmonie dans la nature : sans cela elle n'exis- 
terait pas; mais, si l'on tient compte de l'infinité 
des cas, qui assure l'existence à tout ce qui est 
possible, et de la flexibilité d'accommodation, qui 
fait que chaque ètrs aspire à se mettre en équi- 
libre avec les conditions extérieures, on cesse de 
trouver place dans le monde pour un choix a 
priori. Toutes les théories qui supposaient des lois 
intentionnelles dans la configuration des continents, 
dans les distances des planètes, etc., se sont trou- 
vées en défaut. — Demander la Divinité à l'ex- 
périence, c'est donc s'abuser. L'explication méca- 
nique de la constitution du monde, telle que l'ont 
conçue Descartes, Huyghens, Newton, Laplace, 
n'est pas complète dans ses détails; mais elle est 
inébranlable dans son principe. M. Vacherot a eu 
raison de chercher, pour arriver à Dieu, une voie 
plus sûre. 

Mais peut- on dire que l'abstraction soit ici plus 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 3'i\ 

efficace que l'expérience, et qu'elle suffise pour 
révéler à l'homme cette cause première, dont, à 
vrai dire, il cherche plutôt à découvrir la nature 
qu'à démontrer l'existence? Descartes, le premier, 
tenta cette voie, et s'y montra au-dessous de son 
génie. Mathématicien sans pareil, physicien moins 
heureux, moraliste et psychologue de second ordre, 
Descartes fut toujours un théologien fort incom- 
plet. Égaré par ses habitudes géométriques et la 
nature un peu sèche de son esprit, ne voyant dans 
le corps que l'étendue (Berkeley et Malebranche , 
ses vrais disciples, furent conséquents en tirant de 
ses principes l'idéalisme absolu), il ne compiit 
jamais la vie; l'histoire, la physiologie, la chimie, 
les grandes sciences de notre temps, n'existèrent 
point pour lui. Peut-être une vue incomplète de la 
nature a-t-elle également porté M.Vacherot à celte 
Ihéodicée toute spéculative. Ce qui révèle le vrai 
Dieu, c'est le sentiment moral. Si l'humanité n'était 
qu'intelligente, elle serait athée; mais les grandes 
races ont trouvé en elles-mêmes un inslinct 



322 FRAGJIENTS PHILOSOPHIQUES. 

divin, dont la force, l'originalité, la richesse 
éclatent dans l'histoire avec une splendeur inouïe. 
Le devoir, le dévouement, le sacrifice, toutes 
choses dont l'histoire est pleine, sont inexplicables 
sans Dieu. Si l'on récuse ce grand témoignage de 
la nature, il faut être conséquent; il faut avouer 
que tous les honnêtes gens ont été des dupes, il 
faut traiter de fous les martyrs de tous les siècles, 
il faut plaindre Jésus d'être mort à trente-trois ans ; 
qui sait en effet s'il ne s'est pas retranché trente 
ou quarante ans de vie heureuse sous les figuiers 
de !a Galilée? Mais soutenir cela, c'est contredire 
aussi formellement le témoignage de la nature 
humaine que quand on nie la véracité de la per- 
ception des sens. Dans les deux cas, la répugnance 
est égale, et l'esprit se trouve placé dans la même 
impossibilité de douter. 

D'accord avec M. Vacherot sur l'insuffisance du 
déisme vulgaire, je me sépare donc de lui sur la 
nature des procédés qui conviennent à la thco- 
dicée. L'horreur instinctive de tous les grands 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 323 

esprits pour les formules qui tendent à faire de 
Dieu quelque chose ne doit pas nous rejeter dans 
l'idéalisme abstrait. Dieu est le produit de la con- 
science, non de la science et de la métaphysique. 
Ce n'est pas la raison, c'est le sentiment qui dé- 
termine Dieu. Voilà pourquoi l'art, la poésie et la 
religion sont, en théodicée, supérieurs à la phi- 
losophie. Le poëte, l'artiste et l'homme pieux, en 
acceptant franchement les symboles, sont en un 
sens plus conséquents que le philosophe; celui-ci, 
en effet, a la prétention de se passer de tout lan- 
gage figuré, et ne s'en passe pas en réalité, puisque 
les théories les plus abstraites sur la Divinité sont 
des symbo-les à leur manière. Toute phrase appli- 
quée à un objet infini est un mythe; elle renferme 
dans des termes limités et exclusifs ce qui est illi- 
mité. Il y a certes fort loin de la grossière imagi- 
nation, qui dégrade la Divinité, à la formule phi- 
losophique, qui cherche à l'élever au-dessus des 
erreurs populaires ; mais, au fond, l'impuissance 
est la même. La tentative d'expliquer l'ineffablQ 



324 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

par des mots est aussi désespérée que celle de 
l'expliquer par des récits ou des images : la 
langue, condamnée à cette torture, proteste, hurle, 
détonne; chaque phrase implique un hiatus im- 
mense. Toute proposition appliquée à Dieu est 
impertinente, une seule exceptée : Il est. 

L'anthropomorphisme populaire est le grand 
écueil que la théodicée philosophique cherche à 
éviter, et elle a raison ; mais il est un anthropo- 
morphisme dont il lui est impossible de se débar- 
rasser, et qui est inhérent à sa tentative même : 
c'est l'anthropomorphisme psychologique. Toutes 
les expressions dont se sert la théodicée pour 
expliquer la nature et les attributs de Dieu impli- 
quent une psychologie finie. On transporte à Dieu 
tout ce qui dans l'homme a le caractère de la per- 
fection, liberté, intelligence, etc., sans remarquer 
que ces mots sont la négation même de l'infinité. 
Est-il besoin d'ajouter que les mots de nécessité, 
d'inconscience, etc., seraient encore bien plus 
fautifs? La vérité est que ces mots sont tous 



FRAGMKNTS PHILOSOPHIQUES. 32o 

relatifs à l'homme et n'ont pas de sens appliques 
à Dieu. Fait-on Dieu personnel, Strauss intervient 
et dit avec raison : « La personnalité est un moi 
concentré en lui-même par opposition à un autre 
moi ; l'absolu au contraire est l'infini qui embrasse 
et contient tout, qui par conséquent n'exclut rien. 
Une personnalité absolue est donc un non-sens, 
une idée absurde. Dieu n'est pas une personne à 
côté et au-dessus d'autres personnes... La person- 
nalité de Dieu ne doit pas être conçue comme indi- 
viduelle, mais comme une personnalité totale, 
universelle, et, au lieu de personnifier l'absolu, il 
faut apprendre à le concevoir comme se personni- 
fiant à l'infini. » Le fait-on impersonnel, la con- 
science proteste, car nous ne concevons l'existence 
que sous forme personnelle, et dire que Dieu est 
impersonnel, c'est dire, selon notre manière de 
penser, qu'il n'existe pas. De ces deux théories, 
l'une n'est pas vraie, l'autre n'est pas fausse. Ni 
l'une ni l'autre ne porte sur un terrain solide; 
toutes deux impliquent une contradiction. Osons 



326 FRAGMEiNTS PIIILOSOPHIQ URS. 

enfin écarter comme secondaires et libres au plus 
haut degré ces questions condamnées par leur 
expose même à ne recevoir jamais de solution. 
Osons dire qu'elles n'importent que médiocrement 
à la religion. Du moment qu'on croit à la liberté, 
à l'esprit, on croit à Dieu. Aimer Dieu, connaître 
Dieu, c'est aimer ce qui est beau et bon, connaître 
ce qui est vrai. L'homme religieux est celui qui 
sait trouver en tout le divin, non celui qui pro- 
fesse sur la Divinité quelque aride et inintelligible 
formule. Le problème de la cause suprême nous 
déborde et nous échappe; il se résout en poëmes 
(ces poëmes sont les religions), non en lois; ou, 
s'il faut parler ici de lois, ce sont celles de la 
physique, de l'astronomie, de l'histoire, qui 
seules sont les lois de l'être et ont une pleine 
réalité. 

Je reconnais les bons côtés du déisme, et je lui 
accorde une place élevée dans l'histoire de l'esprit 
humain; mais je ne peux admettre qu'il soit la 
formule définitive où toutes les religions doivent 



FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 327 

aboutir et se perdre. Sa clarté apparente l'empê- 
chera toujours d'être une religion. Les hommes 
ne se rattachent entre eux. que par leurs croyances 
particulières. Une religion qui serait aussi claire 
que la géométrie n'inspirerait ni amour ni haine. 
Cela seul crée un lien entre les hommes qui im- 
plique un choix libre et personnel : plus la vérité 
est évidente, moins elle est relevée ; on ne se pas- 
sionne que pour ce qui est obscur, car l'évidence 
exclut toute option individuelle. — Cette évidence 
d'ailleurs est-elle de nature à mettre le déisme à 
l'abri de la critique? Nullement. Le déisme a son 
symbole ; ses formes, pour n'avoir rien de plas- 
tique, n'en sont pas moins fort arrêtées. Telle 
n'est pas la religion du philosophe critique. Il 
n'essaye pas de dépouiller les religions d.e leurs 
dogmes particuliers; il ne croit pas qu'en analy- 
sant les diverses croyances, on trouverait la vérité 
au fond du creuset. Une telle opération ne donne- 
rait que le néant et le vide, chaque chose n'ayant 
son prix que par la forme particulière qui l'enve- 



328 FUAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

loppe et la caractérise.' Mais il prend tout symbole 
pour ce qu'il est, pour une expression particulière 
d'un senlinient qui ne saurait tromper. La vérité 
d'un symbole, on le comprend dès lors, n'est pas 
en raison de sa simplicité. Aux yeux du déisie 
l'islamisme devrait passer pour la meilleure des 
religions; aux yeux du critique, Fislamisme est ime 
religion très-défectueuse, qui a fait plus de mal 
que de bien à l'espèce humaine. Laissons les re- 
ligions parler de Dieu, et craignons de les détruii'e 
en les simplifiant. Ne nous proclamons pas supé- 
rieurs à elles; leurs formules ne sont qu'un peu 
plus mythiques que les nôtres, et elles ont d'im- 
menses avantages où nous n'atteindrons jamais. 
Une phrase est une limite et prête à l'objection ; 
une hymne, une harmonie n'y prêtent pas, 
car elles n'ont rien de dialectique; elles ne 
tranchent rien de controversable. Les dogmes des 
catholiques nous blessent, et leurs vieilles églises 
nous enchantent. Les confessions de foi des pro- 
testants ne nous satisfont guère, et la poésie aus- 



FRAGMr:NTS PHILOSOPHIQUES. 329 

tère de leur culte nous ravit. Le vieux judaï.-nie 
ne nous plaît pas, et ses psaumes sont encore 
notre consolation. La liberté absolue des styles 
doit être permise dans la prière. Ne serait-il 
pas fâcheux, parce que la musique de Mozart 
est sublime, que celle de Beethoven n'existât 
point. 

Laisser l'idée religieuse dans sa plus complète 
indétermination, tenir à la fois pour ces deux pro- 
positions : \° « la religion sera éternelle dans 
l'humanité ; » 2° « tous les symboles religieux sont 
attaquables et périssables », telle serait donc, si 
le sentiment des sages pouvait être celui du grand 
nombre, la vraie théologie de notre temps. Tous 
ceux qui travaillent h montrer au delà des sym- 
boles le sentiment pur, qui en fait l'âme, tra- 
vaillent pour l'avenir. A quoi fixerez-vous en effet 
la religion, si cette base immortelle ne vous suffit 
point? A un fait historique où vous croirez voir 
les caractères d'une révélation? Les sciences his- 
toriques protesteront et vous prouveront que la 



330 FRAGMIÎNTS PHILOSOPHIQUES. 

Divinité n'a pas été exclusivement présente à un 
point de l'espace et de la durée. — A un faux 
spiritualisme fondé sur une notion erronée de la 
substance, et qui mériterait bien mieux le nom de 
matérialisme, puisqu'il méconnaît ce qui réelle- 
ment consiitue l'être? Les sciences physiologiques 
protestei'ont; elles vous diront qu'elles ne voient 
point le moment où l'âme telle que vous l'entendez 
vient s'ajouter au corps, et que rien d'expéri- 
mental ne leur révèle une telle infusion. — Tenez- 
vous-en donc à ceci : L'humanité est de nature 
transcendante; quis Deus incertum est, habitat 
Deus. Ah ! voilà ce qu'aucune science ne niera, 
ce que toute science proclame. Aucune formule ne 
répondra jamais aux problèmes infinis de Dieu et 
de la destinée de l'homme : il sera toujours im- 
possible de dire sur ces sujets-là un mot qui ne 
soit absurde à sa manière; mais ce qu'il importe 
de remarquer, c'est que la négation appliquée à 
de tels problèmes est bien plus absurde encore. 
L'athéisme est en un sens le plus grossie ^ 



FRAGAIIÎNTS PHILOSOPHIQUES. 331 

anthroponiorpliismes. L'athée voit avec justesse 
que Dieu n'agit pas eu ce monde à la façon d'un 
homme ; il en conclul qu'il n'existe pas ; il croi- 
rait s'il voyait un miracle, en d'autres termes, si 
Dieu agissait comme force finie en vue d'un but 
déterminé. Le matérialisme systématique est de 
même une flagrante contradiction, puisque, pour 
rabaisser la nature humaine, il exerce justement 
les vertus et les facultés qui font la noblesse de 
cette nature, l'amour désintéressé du vrai, la pas- 
sion du savoir et les procédés les plus relevés du 
jugement et de la raison. 

En résumé, ce qui sort de l'histoire de la reli- 
gion et de la philosophie, ce n'est pas une série 
d'aphoi'ismes, comme le voudraient les éclectiques 
supeificiels. Si les vérités morales étaient des 
résultats mathématiquement démontrés, elles per- 
draient tout leur prix; elles cesseraient même d'être 
morales, puisqu'il n'y aurait pas plus de mérite à 
les croire qu'à croire la géométrie et à s'arrêter 
devant le code pénal. Il faut admettre ce qui est 



332 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

obscur comme obscur. L'obscur est ce qui nous 
dépasse, et s'impose à nous en nous dépassant. Ce 
qui est simplement absurde n'est pas obscur. Si 
la religion était une pure chimère, il y a long- 
temps qu'elle aurait disparu; si elle était suscep- 
tible d'une formule définitive, il y a longtemps que 
cette formule serait trouvée. Il en faut dire autant 
de la philosophie : elle est un signe entre tant 
d'autres, un témoin, quoique non le plus éclatant, 
de ce mystère infini que nous entrevoyons dans 
un nuage, et sur lequel il sera toujours aussi im- 
possible à l'homme de se satisfaire que d'abdiquer 
la recherche. La gloire de la philosophie n'est pas 
de résoudre le problème, mais de le poser, car le 
poser, c'est en attester la réalité, et c'est là tout 
ce que peut l'homme en une matière où, par la 
nature même du sujet, il ne peut posséder que des 
lambeaux de vérité. 

Père céleste, j'ignore ce que tu nous réserves. 
Celte foi, que tu ne nous permets pas d'effacer de 
nos cœurs, est-elle une consolation que tu as mé- 



FRAGMENTS PIIILOSOIMIIQU !• S. 333 

nagée pour nous rendre supportable notre destinée 
fragile? Est-ce là une bienfaisante illusion que la 
pitié a savamment combinée, ou bien un instinct 
profond, une révélation qui suffit à ceux qui en 
sont dignes? Est-ce le désespoir qui a raison, et la 
vérité serait-elle triste? Tu n'as pas voulu que ces 
vdoutes reçussent une claire réponse, afin que la 
foi au bien ne restât pas sans mérite, et que la 
vertu ne fût pas un calcul. Une claire révélation 
eut assimilé l'âme noble à l'âme vulgaire; l'évi- 
dence en pareille matière eut été une atteinte à 
notre liberté. C'est de nos dispositions intérieures 
que tu as voulu faire dépendre notre foi. Dans tout 
ce qui est objet de science et de discussion ration- 
nelle, tu as livré la vérité aux plus ingénieux; 
daus l'ordre moral et religieux, tu as jugé qu'elle 
devait appartenir aux meilleurs. Il eût été inique 
que le génie et l'esprit constituassent ici un pri- 
vilège, et que les croyances qui doivent être 
le bien commun de tous fussent le fruit d'un 
raisoimemenl plus ou moins bien conduit , 



334 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 

de recherches plus ou moins favorisées. Sois 
béni pour ton mystère, béni pour t'être caché, 
béni pour avoir réservé la pleine liberté de nos 
cœurs! 



TABLE DES MATIERES 



Préface I 

Dialogues philosophiques 

Premier dialogue. — Certitudes 1 

Deuxième dialogue. — Probabilités 50 

Troisième dialogue. — Rêves 87 

Fragments philosophiques 

Les sciences de la nature et les sciences historiques. 

— Lettre à M. Berthelot 1 53 

La science idéale et la science positive. — Réponse de 

M. Berthelot 193 

Lettre à M. Adolphe Guéroult 2i3 

Lu métaphysique et son avenir 257 



iÎMILK COT.IN — IMPRIMERIB DE LAGN? 



Date Due 










































































































































Demco 293-5 



1895X